Osons être inactuel

Rédigé par Philippe Maxence le dans Éditorial

Osons être inactuel
Saint Matthieu et l'ange (Nicolas Poussin)

Depuis plusieurs semaines maintenant, L’Homme Nouveau a lancé une nouvelle version de son site Internet. À côté du blogue et de la possibilité d’accéder en ligne à la version numérique du journal (gratuitement pour les abonnés à la version papier), ce site propose une boutique sécurisée où l’on peut se procurer nos livres et l’ensemble de nos publications.

Ce n’est pas sans réticence que nous avons opéré cette reconstruction de notre site. Graphiquement, celle-ci était certes nécessaire, tant notre précédente mouture avait bien vieilli. Elle n’était plus dans le ton ou, disons-le clairement, dans la norme, imposée de l’extérieur, par on ne sait qui.

Le fruit d'un long processus d'évolution

Mais nos réserves reposent, en fait, sur bien davantage qu’une simple question de présentation ou de charte graphique. Internet est un outil technique absolument fascinant, qui n’est pas le fruit du hasard, mais a vu le jour au terme de la mise en branle de toute une philosophie qui, au fil des siècles, à travers une multitude d’aléas, a donné la priorité au « faire » sur la contemplation. Loin d’être resté embusqué dans les recoins de cerveaux brumeux, fascinés par la projection de leur utopie, cette philosophie s’est peu à peu incarnée dans des institutions et des outils.

Extraordinaire moyen de communication, Internet n’en reste pas moins le reflet actuel d’une des grandes tentations qui se présente à l’intelligence et, de ce point de vue, sa nouveauté est absolument nulle. Déjà, dans la Grèce antique, Héraclite se montrait fasciné par le mouvement dans les choses au point de ne pas voir l’être même de celles-ci : « On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve » aurait-il dit selon les fragments qui nous sont parvenus.

Le culte de l'éphémère

Comme la télévision et la radio, mais à un degré supérieur, Internet projette des milliers d’informations qui se chassent les unes les autres au rythme de l’écoulement du temps. Il favorise l’énoncé court, le slogan de type publicitaire, l’émotion sur la réflexion, l’immédiateté sur la durée, l’éparpillement sur la contemplation. Comme l’avait bien vu Jacques Ellul dans son essai sur Le Système technicien, ce type de procédé finit par faire système et, pire, devenir un véritable mode d’être.

Économiquement, il est impossible aujourd’hui d’exister sans Internet. Même ses adversaires les plus impitoyables se chargent de le critiquer en l’utilisant. L’Homme Nouveau n’échappe pas à cette règle. Seulement, nous avons opté pour une ligne éditoriale qui favorise le texte de réflexion sur le commentaire émotionnel, la transmission des pans de notre culture sur les autorités préfabriquées de la toile contemporaine, l’invitation à la contemplation plutôt qu’à l’agitation, la recherche du sens sur la courbe des clics et des statistiques de fréquentation.

Un pari voué à l'échec sauf si…

Dans le monde moderne, un tel pari n’est pas payant. Il est même normalement voué à l’échec tant les esprits, même dans les milieux catholiques, sont touchés par la fascination de l’instantané. Il peut toutefois réussir dans une certaine mesure. Non pas à l’échelle des masses et des foules, mais à la mesure de chacun de nous. À partir du moment où nous déciderons, par exemple, de lire un article, puis plusieurs, dans son intégralité. Lorsque nous prendrons le temps de réfléchir à ce qui est écrit (et non à ce que nous croyons qui est écrit) pour y chercher la part de vérité et pour y soulever tranquillement d’éventuelles objections. En n’entrant pas dans le cercle vicieux de la dialectique moderne qui voit dans le conflit des idées, le choc des sensibilités, la matrice normale de l’accouchement de la vérité du moment. En soutenant financièrement L’Homme Nouveau également, car l’enjeu, au-delà de nous-mêmes qui ne sommes que des relais, réside dans la crise profonde et mortelle qui touche la civilisation.

L'intelligence en péril de mort

En 1969, le philosophe belge Marcel De Corte faisait paraître un ouvrage à la fois lumineux dans son analyse et tragique quant à son objet : L’Intelligence en péril de mort. Il donnait cet aperçu de la crise de l’homme contemporain :

« On y retrouve la solitude du moi coupé de ses attaches à la réalité ; l’intelligence submergée par l’imagination ; le repli de la conscience sur elle-même dans la création d’une pseudo-réalité de suppléance ; la projection de cette représentation mentale dans l’univers ; l’ivresse de la volonté de puissance transformant la fiction en une “réalité” qu’elle dirige et domine à son gré ; la conviction de remplacer Dieu et d’être le créateur des mondes ; la certitude de ne plus être ce qu’on est, de devenir toutes choses, d’être un surhomme, de changer en même temps que l’univers ; le sujet qui fait l’objet et se retrouve identifié à son œuvre, aux multiples facettes de sa création » (p. 266 dans la dernière édition de cet ouvrage, Dismas, 1987).

Rien n’a changé dans ce constat. Bien au contraire. Cessons donc de nous laisser submerger. Réagissons. Osons être inactuels ! Le serez-vous avec nous ? 

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