Annoncée depuis six ans, l'édition française de Torture and Eucharist vient enfin de sortir. Ce livre du théologien américain William Cavanaugh, issu de sa thèse, est un grand livre, mais un livre surprenant, déroutant, riche d'analyses décapantes qui contribuent à renouveler en profondeur notre perception de la mission de l'Eglise dans la cité des hommes.
Le point de départ est fourni par la description de la pratique de la torture dans le Chili du Général Pinochet (1973-1990). Cavanaugh a vécu à Santiago entre 1987 et 1989, travaillant comme coopérant dans un projet de construction de logements. Il a voulu comprendre l'attitude des catholiques chiliens – ceux qui soutenaient la Junte militaire, ceux qui étaient persécutés par eux et ceux qui se taisaient. Il s'est livré à une enquête de terrain auprès des témoins du drame. Toutefois son propos n'est pas l'analyse des événements du Chili et ceux de ses lecteurs qui attendent une défense des « droits de l'homme » seront déçus, car pour l'auteur ces droits, s'ils existent, sont inopérants.
La torture n'affirme pas seulement l'autorité de l'Etat sur les corps individuels: son but véritable, par la terreur et la défiance qu'elle suscite, est le démantèlement des corps sociaux. Or tel est bien le projet de l'Etat moderne: détruire les corps locaux, atomiser la société et établir ainsi une relation directe entre le pouvoir et l'individu. Ce processus d'atomisation commencé au moyen âge ne pouvait que toucher l'Eglise qui, en tant que corps véritable – le Corps du Christ – constituait le principal obstacle à la progression de l'hégémonie étatique.
L'Eglise du vingtième siècle a voulu réduire ses activités à une présence « sociale » (d'inspiration religieuse et morale) séparée d'une sphère politique prétendument autonome. C'est ainsi que Pie XI a mis fin au soutien officiel accordé par l'Eglise aux partis catholiques créés par les catholiques. Erreur historique lourde de conséquences: la suppression du Parti du Centre en Allemagne favorisa le totalitarisme nazi comme celle du Parti populaire italien le Fascisme mussolinien. (La condamnation de l'Action française s'accordait avec cette stratégie, bien que le mouvement monarchiste n'était pas un parti catholique.)
Se voulant seulement l'âme de la société, l'Eglise livre les corps à l'Etat. Ce faisant, elle disparaît, devient invisible. Scrutant le cas particulier des évêques chiliens confrontés à la dictature, Cavanaugh repère l'origine de leur désarroi – surtout dans les premières années du régime: une ecclésiologie faussée par l'Action catholique et la pensée de Jacques Maritain, alors très vivante en Amérique latine.
Pour cette théologie de l'Eglise, il revient au laïc vivant les « valeurs religieuses » apprises dans l'Eglise (et spécialement à l'intérieur des mouvements d'Action catholique) d'entrer en politique seulement en tant qu'individu. Au coeur de Torture et eucharistie, on trouve la critique peut-être la plus profonde jamais élaborée de l'oeuvre de Maritain. Dans sa Nouvelle chrétienté profane fondée sur l'Humanisme intégral, le laïc agit sur le plan du temporel en chrétien ou membre de la cité mais non en tant que chrétien ou membre de l'Eglise. Distinction des plans : le temporel et le spirituel, l'individu et la personne. Le temporel est certes subordonné au spirituel, mais uniquement par l'intermédiaire de l'individu. Cette vision a eu pour effet la privatisation de l'Eglise et sa domination par l'Etat. S'appuyant sur les études historiques de Henri de Lubac, Cavanaugh montre aussi que l'expression de l'Eglise comme « Corps mystique du Christ » a pu être utilisée à tort dans le sens de sa réduction à une réalité purement intérieure, cachée, invisible.
La solution longuement argumentée que développe Cavanaugh est le retour à une théologie de l'Eglise actualisant le véritable Corps du Christ et dont l'eucharistie est le centre. En effet l'Eglise est un corps social sui generis, « une manière de vivre et d'agir, d'imaginer et d'organiser le monde ». Ses ressources – l'eucharistie, la pénitence, la vertu, les oeuvres de charité, le martyre, l'excommunication – sont des disciplines corps-âme produisant des pratiques visibles. En particulier l'eucharistie fait l'Eglise, réalise le Corps du Christ, constitue « un corps communautaire » qui résiste aux tentatives de l'Etat de le faire disparaître ». Elle « triomphe de l'imagination séculière qui génère la séparation des plans spirituel et temporel ».
Un mot pour finir sur l'inopportune et inutile postface de Michel Fourcade. Ce maritainiste suggère que Cavanaugh n'a pas su lire Maritain, et que s'il y était parvenu, il se serait rendu compte qu'il était d'accord avec lui. Mais il ne démontre rien.
Denis Sureau
William Cavanaugh, Torture et eucharistie. La théologie politique et le Corps du Christ. Ad Solem/Cerf, 2009, 448 p., 30 €