Une famille catholique au coeur de la cité
Entretien avec Amaury Guillem

Rédigé par Adélaïde Pouchol le dans Politique/Société

Une famille catholique au coeur de la cité <br />Entretien avec Amaury Guillem

Ils sont les « cathos du 11e étage », Amaury Guillem, sa femme et ses trois filles, venus vivre au cœur d’une cité de Marseille. Membres de l’association Le Rocher, ils ont choisis de témoigner de leur foi là où la misère est si grande. Après trois années passées là-bas, Amaury Guillem vient de publier un livre (1) où il témoigne des joies et difficultés de leur mission.

Propos recueillis par Adélaïde Pouchol

Vous avez décidé de vous installer en cité HLM à Marseille, pourquoi ?

Ma femme et moi avons eu, grâce à Dieu et à nos familles, des vies confortables, où nous n’avons jamais manqué de rien. Nous vivions à Bayonne et étions heureux. Mais il manquait quelque chose à ce bonheur : nous nous sentions appelés à vivre l’Évangile de façon plus radicale, par un engagement auprès des plus pauvres. Vu la situation des banlieues, il semble qu’elles soient l’enjeu n°1 de notre société française, puisque s’y concentrent de nombreuses problématiques, économiques, sociales, religieuses. Il y a urgence à ce que les chrétiens investissent ce terrain, pour servir les plus pauvres, témoignant de Celui qui, se faisant pauvre parmi les pauvres, a déjà porté toutes les souffrances du monde et leur donne un sens. Enfin, à l’école de bien des initiatives anciennes – Madeleine Delbrêl, Sœur Emmanuelle - ou actuelles – l’Arche, Simon de Cyrène, l’association pour l’amitié ou Lazare -, nous étions convaincu qu’il ne fallait pas se contenter de travailler auprès des démunis mais bien vivre avec eux. C’est là que se vit la radicalité de l’Évangile, dans ce qu’il a de plus crucifiant mais aussi de plus vivifiant.

Comment votre choix de vie a-t-il été reçu par vos proches ?

Certains étaient étonnés, d’autres apeurés, d’autres encore ont beaucoup soutenu notre démarche. Au départ, les avis étaient très variés mais on a pu constater, avec le temps, que notre présence dans la cité a permis à notre entourage de la découvrir de l’intérieur, et pour nous comme pour eux, cela a fait tomber bien des craintes… 

Très concrètement, à quoi ressemble une journée pour vous et votre famille ? En quoi consiste votre présence au cœur de la cité ?

Avant toute action sociale (aide aux devoirs, sorties, camps, ateliers, jeux dans la rue… ) nous voulons être une présence chrétienne de compassion. Jean Vanier dit que « les gens ont besoin de professionnels mais surtout de gens qui les aiment ». Nous essayons d’être cette présence gratuite et aimante auprès de ceux qui en ont besoin. Et si l’on veut, à travers cette présence, refléter le Christ présent depuis toujours auprès de ceux qui souffrent, il faut être connectés à la source : nous commençons nos journées par un temps de louange, l’adoration et la messe. Nous pouvons donc nous « enfouir » dans la masse sans crainte qu’elle ne nous engloutisse. Car avant cela, nous nous enfouissons dans le Cœur de celui qui est tout Amour, afin, non pas que nous agissions, mais que Lui agisse à travers nous.

Les premières pages de votre livre semblent manifester une certaine désillusion : on arrive dans la cité avec de grandes idées et la conviction que l’on va tout changer, et les choses ne se passent pas comme on l’avait prévu…

Effectivement, parce qu’on a plein d’idées de choses à faire et que l’on comprend petit à petit qu’au faire il faut privilégier l’être. Que c’est la présence qui est première. L’écoute. L’attention bienveillante. La disponibilité. Non pas arriver comme le grand sauveur qui va tout solutionner, mais comme l’humble qui ne sait rien si ce n’est offrir son cœur. Ne pas penser que l’on va résoudre toutes les souffrances mais, au contraire, accepter de monter sur la Croix avec ceux qui y sont. Donc on se prend des claques, et ça fait mal. Mais on comprend que le Seigneur fait son œuvre à travers cela.

Vous est-il arrivé de regretter votre choix ?

Oui, plusieurs fois. Nous avons même pensé à partir. Mais ma femme a été plus résistante et souvent, c’est elle qui a tenu bon quand moi je voulais tout lâcher. Et puis le bon Dieu nous a envoyé des petits signes très clairs pour nous rappeler que c’est Lui qui nous avait voulu ici et que la seule chose qu’Il attendait de nous, c’était de lui refaire confiance.

Comment vos trois filles vivent-elles ce choix radical que vous avez fait ?

Très bien. Elles l’ont même vécu bien mieux que nous au début et leur joie nous a beaucoup aidés ! Elles ne se mettaient pas les barrières que nous, adultes, nous nous mettons souvent. Nous étions cependant conscients que la cité n’est pas le lieu rêvé pour élever des enfants. Tous les parents de la cité vous diront la même chose, quelle que soit l’origine ou la religion, d’où notre choix de vivre une telle expérience tant qu’elles étaient encore petites. Avec des ados, cela aurait été plus difficile. Aujourd’hui, nous terminons notre temps de mission, notre aînée a 6 ans, c’est bien que nous laissions la place à d’autres pour permettre à nos filles de connaître un environnement plus paisible.

Vous faites partie de l’association Le Rocher, dont vous ne parlez pas explicitement dans votre livre, pourquoi ?

Parce que tous les membres du Rocher vivent leur engagement de façon différente, même si c’est au sein d’une même structure. Dans ce livre, il nous a été demandé de donner un témoignage de couple, très personnel, et nous ne voulions pas que cela engage l’association elle-même, dont tous les membres ne se seraient peut-être reconnus dans nos actes, dans nos pensées. Cependant, nous ne pouvons qu’encourager toutes les personnes qui se sentiraient appelées à un engagement auprès des pauvres en France à rejoindre Le Rocher. C’est une association extraordinaire et elle recrute des salariés en famille ou célibataires et des volontaires (2). Il faudrait des Rochers dans toutes les cités de France !

Quel regard portez-vous sur l’islam après plusieurs années au contact de musulmans ?

Il y a autant de façons de vivre l’islam qu’il y a de musulmans. Il est donc impossible de faire une généralité ! Ce que je peux dire en tout cas, c’est qu’après ces années, je suis plus que jamais convaincu de l’urgence qu’il y a à développer un « dialogue interreligieux » du terrain, qui ne consiste pas à discuter spiritualité autour de petits fours et makrouts, mais à vivre côte à côte, chrétiens et musulmans, dans la boue du quotidien. Les échanges informels sont les plus riches. Ce sont les cœurs qui dialoguent et non les intelligences. Et pour nous, chrétiens, ce sont autant d’occasions de témoigner de notre foi… et c’est ce qu’attendent de nous les musulmans ! Combien de fois ai-je entendu : « Ah bon, tu pries ? C’est bien, mais je croyais que les chrétiens ne priaient pas ! ». Nous devons être des hommes de foi, de prière et d’action cohérente avec cette foi et cette prière. Alors, le témoignage donné est bien plus puissant que toutes les conférences interreligieuses du monde. Comme Bernadette à Lourdes, nous disons ce que nous avons à dire, mais nous ne sommes pas chargés de le faire croire. Ça, c’est l’affaire du bon Dieu…  et Il gère bien ses affaires !

Vous parlez beaucoup dans votre livre de la nécessité de venir vivre dans la cité pour rencontrer les plus pauvres, mais ces actions individuelles ne devraient-elles pas être complémentaires d’une véritable action politique ?

Bien sûr, la politique, qui est la forme la plus haute de la charité selon saint Thomas d’Aquin, a son rôle à jouer. Et il semble qu’elle fasse tout pour le jouer, même si, en fonction des orientations partisanes, les choix sont différents. Cependant, je crois que l’action politique n’arrivera à pleinement remplir la tâche qui lui incombe que si elle est chrétienne, c’est-à-dire vécue comme un service rendu à un ordre naturel qui nous dépasse et non comme un pouvoir que l’on prend sur tout ce que l’on veut dépasser. C’est pourquoi il faut des chrétiens en politique. Mais la politique qui n’est pas portée par des chrétiens, je n’y crois plus vraiment.

Vous pointez du doigt un certain milieu catholique « bourgeois » apparemment indifférent à la misère de son prochain. C’est pourtant de ce milieu que vous êtes issu et sans doute en partie par lui que vous êtes devenu ce que vous êtes, c’est à dire capable de cette « option préférentielle pour les pauvres » qu’enseigne l’Église !

Effectivement, je dois beaucoup à mes parents, qui m’emmenaient servir la soupe chez les sœurs de mère Teresa quand j’étais petit, m’ont obligé à tenir jusqu’au bout les engagements que je prenais, quitte à ce que cela occasionne un conflit, m’ont toujours montré la place essentielle de l’Eucharistie dans la vie d’un couple et d’une famille, eux qui, aujourd’hui encore, restent adorer chaque matin après avoir assisté à la messe. Ils ont semé largement et je leur dois beaucoup. Cependant, je ne peux m’empêcher d’avoir une boule dans le ventre quand des personnes qui ont tant reçu, et notamment ce trésor qu’est l’Évangile, passent leur vie à se préoccuper d’eux, de leur maison, de leurs vacances, de leurs placements ou de la prépa de leur fils qui n’aura le choix qu’entre école de commerce ou école d’ingénieur, tout en déplorant la décadence de la France ou cassant du sucre sur le Pape François qui nous traite de « lapins ». Il faut reconnaître que notre milieu, certes ce n’est pas que ça, mais c’est aussi ça et cela m’énerve, je le confesse. J’ai encore beaucoup à faire pour grandir dans la charité !

Comment envisagez-vous l’avenir pour vous et votre famille ? Comptez-vous rester dans la cité ?

Non, car nous avons fait un choix en tant qu’adultes avec des filles petites, donc pas trop exposées à tout ce qu’une telle mission aurait pu avoir de fragilisant pour elles. Aujourd’hui, elles ont grandi et, comme toujours depuis leur naissance, elles restent notre priorité. Nous aimerions poursuivre l’aventure dans la cité tant elle nous comble mais nous avons le devoir, en tant que parents, d’offrir à nos enfants le meilleur cadre qui soit pour qu’elles grandissent humainement et spirituellement. C’est pourquoi nous allons quitter la cité. Cependant, la mission va se poursuivre autrement, car la relation aux plus pauvres nous apparaît comme essentielle aujourd’hui, pour la mission mais aussi pour notre propre chemin de conversion. Nous préparons donc un projet de maison d’accueil à la campagne pour les familles des cités, souvent coincées entre le béton du quartier et le bled. À suivre.

Qu’avez-vous appris de cette expérience ?

Les leçons sont immenses, profondes et nous n’avons pas fini de les tirer. Alors je paraphrase le Pape et lui emprunte sa formule : ce que j’ai le plus découvert, c’est la joie de l’Évangile !

Qu’attendez-vous de la publication de ce livre ?

Quand on nous a demandé d’écrire ce livre, nous avons voulu dire non… mais on a dit oui, car cela nous est apparu comme une occasion de prolonger la mission. Témoigner de ce que l’on vit au quotidien, pour continuer à bâtir des ponts entre les cités et la France, entre les chrétiens et les musulmans, entre les milieux aisés et les milieux défavorisés. En outre, c’était aussi la possibilité de lancer un appel, pour inviter les jeunes Français à ne pas oublier qu’ils peuvent aussi partir en humanitaire… ici ! Nul besoin de partir au bout du monde, la France est une terre de mission à labourer sans modération !

 

1. Amaury Guillem, Ceux du 11e étage, carnet de bord d’une famille catho en cité HLM, Cerf, 208 p., 18 €. Droits d’auteurs reversés au Rocher et à Fraternité en Irak.
2. Plus d’infos sur www.assolerocher.org

 

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