Introït : Salus pópuli

Rédigé par un moine de Triors le dans Culture

Introït : Salus pópuli

Je suis le salut du peuple, dit le Seigneur. Quelles que soient leurs tribulations, s’ils crient vers moi, je les exaucerai et serai leur Seigneur à jamais.
Écoute ma loi ô mon peuple, prête l’oreille aux paroles de ma bouche.

(Psaume 77, 1)

 

Ce chant d’entrée pour le 25ème dimanche ordinaire (19ème dimanche après la Pentecôte), à part le verset, n’est emprunté littéralement à aucun texte biblique. C’est ce qu’on appelle une composition ecclésiastique. Cela ne veut pas dire pourtant que l’enseignement qui se dégage de cet introït soit dénué de saveur scripturaire, au contraire, on peut même dire qu’il est tout rempli de la pensée des auteurs de l’ancien Testament et des prophètes en particulier. On pense notamment à Jérémie ou à Ézéchiel, à ces prophètes de l’alliance qui proclament la fidélité de Dieu à ses engagements d’amour vis à vis du Peuple choisi.

« Je mettrai ma Loi au fond de leur être et je l'écrirai sur leur cœur. Alors je serai leur Dieu et eux seront mon peuple. » (Jérémie, 31, 33)

« Vous habiterez le pays que j'ai donné à vos pères. Vous serez mon peuple et moi je serai votre Dieu. » (Ézéchiel, 36,28)

Mais ce texte appartient aussi bien au Nouveau Testament : il a des résonances évangéliques, (on pense notamment à tous les passages où le Seigneur dit « Je suis » comme dans notre introït : « Je suis le Bon Pasteur, je suis la Porte, je suis la Vérité, le Chemin et la Vie, etc. » On pense aussi aux passages sur la prière, par exemple : « Demandez et vous recevrez ». Le texte de notre chant d’entrée évoque enfin certains passages de l'Apocalypse, dans lesquels le Seigneur s’adresse aux différentes églises « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le Principe et la Fin ».

On est donc en présence d’un texte riche qui est placé par l’Église sur les lèvres du Christ, son unique Sauveur. Le Peuple, ici, bien sûr, c’est l’Église, mais c’est aussi de façon plus large toute l’humanité. Jésus-Christ est le Sauveur universel. Toutes les grâces de salut viennent de lui par le ministère de son humanité. Même les grâces plus cachées qui semblent ne pas se référer à la pratique explicite des sacrements, par exemple chez des non-baptisés, viennent néanmoins du Seigneur. C’est la belle image du Cardinal Journet qui explique que les frontières invisibles de l’Église sont plus vastes que ses frontières visibles. Vérité pleine d’espérance et de réalisme : C’est Dieu qui sauve, et il le fait par ses moyens à lui qui dépassent heureusement la perception que nous pouvons en avoir. Ce qui ne rend pas pour autant vaine la participation plénière aux sacrements, garantie de salut accordée aux fidèles de façon plus certaine et plus visible. Les sacrements manifestent le royaume de Dieu commencé dès ici-bas, et ils anticipent la plénitude du Royaume au ciel, dans la gloire.

La suite du texte de notre chant d’entrée nous offre un bel enseignement sur la prière et aussi sur l’amour de Notre Seigneur. « Je les exaucerai » promesse d’autant plus réconfortante, que l’introït semble accorder une place privilégiée à la prière qui s’élève d’un contexte de tribulation. C’est quand nous souffrons que Dieu est le plus proche, le plus présent, le plus à l’écoute de notre prière. N’a-t-il pas béatifié par avance tous ceux qui souffrent et qui pleurent ? Quelle que soit notre souffrance, pourvu que nous nous en servions pour nous élever jusqu’à Dieu, pourvu que nous fassions d’elle un cri de foi et d’espérance lancé vers le Seigneur, nous avons alors la certitude d’être entendus par celui-là seul qui peut faire quelque chose. Peut-être ne serons-nous pas exaucés immédiatement, ça c’est une autre histoire. Le temps de Dieu n’est pas notre temps ; peut-être même aurons-nous l’impression d’être abandonné, rejeté, oublié. La promesse de Dieu demeure et s’adresse non à nos sens mais à notre foi. Un jour nous découvrirons avec quel émerveillement, dans quelle mesure nous aurons été exaucés. Le mystère de Dieu, son silence même devant le mal apparent, nous invitent à la patience. Le dernier mot sera toujours celui de l’amour. Notre introït est tout plein de cet amour, il nous fixe dans la certitude de cet amour. Le dernier mot in perpétuum c’est bien celui de l’éternité où Dieu sera tout en tous, comme l’époux sera tout à son épouse, dans une étreinte qui n’aura plus de fin.

Commentaire musical

Au plan musical, ce chant d’entrée est emprunté au 4ème mode, le mode de la contemplation. C’est dire l’atmosphère d’intériorité et de douceur qui va régner dans son interprétation. Ce chant est pourtant plein d’ardeur en même temps. C’est l’ardeur de l’amour qui invite à la confiance et à la persévérance dans la prière. C’est le Seigneur qui parle et qui aime.

La pièce est divisée en trois phrases mélodiques. La première phrase est affirmative de l’identité du Seigneur, Sauveur de son peuple. C’est pourtant la plus humble des trois phrases. La mélodie est peu développée, elle touche une fois seulement le Sib, lequel apporte d’ailleurs sa note de douceur très expressive sur le mot pópuli, où l’on sent toute la tendresse de Dieu pour son Peuple. Commencer l’intonation de façon légère et souple, mais aussi de façon nette et affirmative. Bien épanouir le torculus final de pópuli qui se termine d’ailleurs en une sorte de cadence sur le La pointé. Mais il ne faut pas s’arrêter pour autant car la phrase continue et de façon très liée sur ego sum qui redescend en pente douce vers la première cadence en Mi de la pièce. Le mot ego est très bien mis en valeur avec son accent au levé et sa belle finale très développée, très douce et assez large, très goûtée en tout cas, qui conduit par degrés conjoints vers l’affirmation du mot être. Je suis. Cette première parole du Seigneur est toute pleine de tranquille assurance et en même temps de fermeté, elle nous place d’emblée dans la confiance. Or c’est bien de confiance qu’il sera question par la suite, dans l’invitation à la prière qui nous sera faite. La première phrase s’achève par les mots dicit Dóminus, qui nous indiquent que la Parole du Seigneur est citée par la Mère Église, par l’Épouse, et c’est très beau, et cela aussi nous invite à la confiance. Il convient de chanter ces deux mots de façon plus rapide, plus légère, avec néanmoins deux beaux accents au levé qui donnent de la complaisance aussi à ce passage. Donc une première phrase très aimante et très douce.

La deuxième phrase commence d’emblée de façon plus ardente avec son écart de quarte Ré-Sol et ses deux premiers punctum syllabiques. On a changé de mode, ce qui arrive assez souvent en chant grégorien, et on change d’expression. Ici, c’est le 8ème mode qui est employé, avec sa note de certitude qui convient si bien à ce qui est une invitation à la confiance dans la prière. Les trois cadences de cette seconde phrase sont en Sol. La ligne mélodique s’est élevée par rapport à la phrase précédente. On n’entend plus le Sib mais le Si naturel, et on atteint le Do sur lequel on se repose même sur le mot tribulatióne. Clamáverint est très ferme aussi avec son accent bien souligné par le podatus Sol-La. Sur le petit mot ad, la mélodie semble s’élever vers le Seigneur comme le cri des fidèles qu’elle exprime. Et on retrouve le même schéma mélodique sur eos qui est comme le retour de la grâce de Dieu vers ceux qui ont prié. La répétition mélodique donne encore de la force à tout ce passage qui se meut le plus souvent entre la tonique Sol et la dominante Do du 8ème mode. Toute cette deuxième phrase mérite une interprétation pleine d’élan et d’assurance.

Quant à la troisième phrase, elle nous reconduit à l’intimité de la première. Il s’agit à nouveau de l’être même du Seigneur dans sa relation avec nous. Le futur ero ne doit pas nous tromper : Dieu n’attend pas notre prière pour être notre Seigneur. Mais ce futur semble exprimer la joie de Dieu de pouvoir récompenser la prière des hommes et faire dépendre le don de son amour de l’invocation de ses fidèles. Cette dernière phrase doit être commencée de façon très douce, en contraste avec ce qui a précédé. Bien faire sentir l’accent au levé de ero. Même s’il est traité de façon syllabique, ce petit verbe est très expressif et plein de tendresse. Il introduit l’idée de la relation d’amour qui s’établit entre Dieu et les hommes dans la prière. L’accent de Dóminus est également bien soulevé et les deux syllabes suivantes sont beaucoup plus développées au plan mélodique. Beaucoup de complaisance sur ce mot, notamment sur la belle descente mélodique de la fin. Notons enfin le magnifique développement de in perpétuum qui part du Ré grave et remonte par intervalles réguliers jusqu’au Sol et du Sol, par un intervalle de quarte, typique du 8ème mode, jusqu’au Do aigu, avant de redescendre tranquillement en une belle courbe sur la cadence de Mi qui fixe l’âme, in extremis si l’on peut dire mais de façon très heureuse, dans la grande contemplation de cette dernière et éternelle vérité, caractéristique du 4ème mode. La richesse modale du chant grégorien éclate dans un chant comme celui-ci, plein de nuances délicates qui expriment les richesses de l’amour de Dieu envers les hommes.

Pour écouter cet introit :

 

 

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