Correction fraternelle, vengeance ou charité ?

Rédigé par un moine le dans Religion

Correction fraternelle, vengeance ou charité ?

Jésus commande de prévenir en secret le frère délinquant, puis, si nécessaire, devant témoins, avant de le dénoncer éventuellement devant l’Église (Mt 18, 15-17). Mais par ailleurs, il nous met en garde contre le désir de tenter d’ôter la paille de l’œil d’autrui sans voir la poutre chez soi (Mt 7, 3). Rien de bien simple donc ; et en tout cas, c’est une invitation à ne pas se précipiter : la jurisprudence protège le fidèle contre les Torquemada improvisés au zèle impétueux au risque de devenir meurtrier.

Les moralistes précisent les conditions pour appliquer l’ordre du Seigneur : il s’agit du domaine du péché mortel à faire éviter. Il faut alors intervenir avec la chance probable d’être efficace. Enfin, l’admonestation ne doit pas entraîner un mal plus grand. Si une autorité supérieure à la mienne peut et doit agir, je ne suis pas tenu d’intervenir, je dois me contenter de prévenir celle-ci. Tout cela, simple à énoncer, se lit dans les livres.

L’essentiel est pourtant de replacer ce devoir prescrit par Jésus dans le cadre de la charité fraternelle. Saint Thomas rattache en effet la correction fraternelle à la charité plutôt qu’à la justice, qui doit par ailleurs suivre son cours normalement. Le mot français est trompeur, faisant penser malencontreusement à la « fessée ». Non, la correction est « une sorte d’aumône spirituelle, un acte de charité, pour écarter d’un frère le danger qu’est le péché » (IIa-IIae Qu. 33, a. 1).

La morale chrétienne hérite ici de la sagesse païenne qui ne connaissait pourtant pas la vertu théologale de charité. Au début de notre ère, elle a su décrire ce devoir délicat au simple titre de l’amitié : Plutarque ou Sénèque en témoignent avec finesse. On doit à celui-là un délicieux petit traité : Comment discerner le flatteur de l’ami.

Franchise et discrétion

« Il y en a fort peu qui osent librement parler à leurs amis et, dans ce peu, encore moins qui sachent le faire », dit ce penseur grec (c. 25). Il énumère les qualités nécessaires à ce devoir difficile. La franchise d’un ami pour son ami doit être constamment équilibrée par la bienveillance et la discrétion. Autant dire qu’il faut éliminer les défauts qui nuiraient au succès de notre intervention : l’amour-propre, l’intérêt personnel et les petites marottes, le dépit aussi, stérilisant la bienveillance qui, seule, a voix au chapitre ici. Bien sûr, n’y rajoutons pas de paroles malséantes, des plaisanteries, ou des moqueries : ce n’est pas l’heure de la taquinerie amicale, il y faut le ton sérieux et le moment opportun. Ainsi, on ne fait pas la morale à un malade. Plutarque fait répliquer à ce dernier : « Oh l’importun ! J’écris mon testament, les médecins me préparent leurs potions subtiles et tu viens me faire de la philosophie ! » On ne sévit pas dans l’adversité. Quand un enfant tombe, sa nourrice ne commence pas par le maudire ; elle le relève, le nettoie et le remet d’aplomb ; puis vient le moment des réprimandes et des taloches (ch. 28).

Il y a encore la manière. Finement, on peut faire endosser à un tiers le reproche destiné à l’ami présent qui comprendra alors (ch. 31). La prudence dans ce domaine tient à ce qu’il s’agit de la médecine la plus forte dont puisse user l’amitié; on ne la donnera qu’à propos et avec discernement (ch. 36). Mêler au reproche un peu de louange adoucira son âpreté : qui la reçoit ainsi ressent une saine fierté et un encouragement. Comme pour une maladie honteuse, il faut éviter de corriger devant témoin : reprendre un mari devant sa femme, un père devant ses enfants est d’autant plus blessant que l’état du délinquant a besoin de l’estime des siens (ch. 32). Saint Thomas, lui, prévoit pourtant le cas où le supérieur devrait être corrigé (IIa-IIae Qu. 33, a. 4) : l’analyse toute en nuance atteste combien la société a besoin de la confiance entre le chef et les subordonnés, sinon, c’est « la morale sinistrée », a-t-on dit. En tout cas, le tyrannicide (physique ou moral) relève, lui, de la justice, comme un cas limite (IIa-IIae Qu. 64, a. 3).

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