Grégorien : Introït Omnia (26e dimanche ordinaire, 20e dimanche après la Pentecôte)

Rédigé par un moine le dans Culture

Grégorien : Introït Omnia (26e dimanche ordinaire, 20e dimanche après la Pentecôte)

« Tout ce que tu nous a fait, Seigneur, c’est par un jugement équitable que tu l’as fait. Car nous avons péché contre toi et nous n’avons pas obéi à tes commandements. Mais donne la gloire à ton nom et agis avec nous selon ton immense miséricorde. V/ Bienheureux ceux dont le chemin est sans tache, ceux qui marchent dans la loi du Seigneur » (Daniel, 3, 31, 29, 43, 42 ; Psaume 118, 1)

La plupart des introïts du Propre du temps sont empruntés au Psautier, livre par excellence de la prière chrétienne. Il y a pourtant quelques exceptions et notre chant d’entrée d’aujourd’hui en fait partie. Son texte est tiré de la partie, rédigée en grec, du livre du Prophète Daniel. Il s’agit d’une belle prière, très complète, des trois enfants dans la fournaise, qui commence par une confession des péchés du Peuple, en vue d’obtenir de Dieu miséricorde, en un moment particulièrement difficile de l’histoire sainte, puisqu’il s’agit de l’exil à Babylone. Cet exil symbolise la vie sur terre, alors que Jérusalem représente la vie future vers laquelle nous marchons. L’exil est la conséquence, le châtiment du péché, et cela évoque le tout premier péché, le péché originel, qui a valu à Adam et Ève d’être chassés du paradis terrestre. Notre vie, ici bas, dans cette vallée de larmes comme le chante le Salve Regina, est un temps d’épreuve et d’espérance, un temps d’expiation de nos fautes qui creuse en nous le désir du bonheur sans fin de l’éternité. Cette prière dresse un constat douloureux mais en même temps elle est pleine d’espérance et de joie secrète, la joie de savoir que notre Dieu est un Père juste et aimant, un Père qui nous attend dans son royaume, au festin des noces de son Fils. Ce chant arrive sur la fin du cycle liturgique et cela doit nous faire réfléchir. La fin du cycle liturgique évoque et la fin de notre vie et la fin de la vie du monde. Cette situation nous oblige à bien considérer que la vie terrestre n’est qu’une étape, mais décisive, de notre existence et que nous sommes appelés à la vraie vie en Dieu, définitive et sans retour.

Le texte

Voilà donc le contexte de ce chant d’entrée qui apparait chargé d’expérience douloureuse. La pièce est composée de quatre phrases mélodiques et ce sont les deux premières qui nous parlent du péché et de la juste rétribution de la part de Dieu. Le cœur du message, c’est la deuxième phrase : “Nous avons péché contre toi et nous n’avons pas obéi à tes commandements.” C’est cet aveu humble et sincère qui ouvre les portes de l’âme ou de l’humanité à la miséricorde. Dieu est juste, nous dit la première phrase, et effectivement nos fautes nous ont mérité ce que nous vivons de pénible aujourd’hui. Mais le dernier mot n’est pas dit. La troisième phrase commence par mais et se déploie en contraste avec ce qui a précédé. Sur la base de l’aveu, peut se déployer magnifiquement la puissance de pardon du Seigneur. Et c’est d’abord pour sa propre gloire que Dieu pardonne. Le pardon de Dieu est conforme à sa nature qui est d’être Amour. Il a également valeur de témoignage pour ceux qui ne croientpas en lui. Le Peuple bien aimé qui a été infidèle se retrouve humilié. Cette situation ne peut pas durer car la gloire même de Dieu est en jeu. S’il laisse son Peuple dans la misère sans réagir, c’est soit qu’il n’aime pas soit qu’il n’existe pas. Alors Dieu est tenu d’agir et de proclamer à la face du monde la puissance de son amour qui éclate précisément dans le pardon. L’auteur de la prière est donc habile, il met Dieu en face des conséquences d’une désaffection de sa part, il oblige le Seigneur à être ce qu’il est. Inutile de dire qu’une telle prière est précisément inspirée par le Seigneur lui-même. De nombreuses prières dans la Bible emploient ce moyen décisif pour mettre Dieu en demeure d’agir. Quand l’humanité se voit réduite et impuissante, et ce fut bien souvent le cas du Peuple de Dieu tout au long de l’histoire sainte, il ne lui reste plus qu’un recours : c’est la force de Dieu. Et celle-ci se déploie sans entrave dans un tel contexte. Voilà pourquoi l’humanité n’est jamais si forte que lorsqu’elle est toute petite et serrée contre son Seigneur, toute dépendante de son amour. Nous avons du mal à comprendre cela ou du moins à le mettre en pratique. Nous sommes mal à l’aise dans l’abandon et nous perdons toute impression de maîtrise des événements. Mais c’est alors vraiment que Dieu devient maître de l’histoire. Un seul exemple suffira : celui de la Vierge Marie, en qui, pour qui Dieu a fait des merveilles. Sa petitesse a attiré irrésistiblement le regard de Dieu. Il a fait d’elle ce qu’il voulait ; il n’a jamais rencontré la moindre résistance dans son âme. C’est pour cela que toutes les générations la proclament bienheureuse car elle est devenue la Mère de Dieu.

La mélodie

Ce long chant d’entrée est donc, on l’a dit, composé de quatre phrases musicales. Il est emprunté au 3e mode, mais la pièce est traversée par de nombreuses modulations modales qui contribuent à sa richesse expressive. La première phrase commence plutôt dans une atmosphère de 8e mode, dès le début avec son intervalle initial Sol-Do et sa longue tenue sur le Do, jusqu’à Domine qui se termine plutôt sur une cadence mineure de 3e mode, avant de retrouver cette prédominance du Do, dans son rapport avec le Sol (sur judicio). Puis, on repasse en 3e mode sur fecisti. Cette première phrase est donc àla fois ferme dans la résignation qu’indique le texte et douce dans l’amour qui transparait sur Domine notamment et sur fecisti. Le mouvement est relativement large, il laisse la place à un accent de douleur, d’humilité, qui va prédominer dans la seconde phrase.

Cette deuxième phrase commence par une première partie plus grave sur quia peccavimus. Le tempo est plus large, la marche mélodique plus pesante, on sent le poids du péché et une sorte d’accablement avec une prise de conscience de la gravité de la situation. Cette prise de conscience apparait surtout sur le mot tibi qui montre que tout péché est une offense envers le Seigneur. Il y a dans ce tibi une nuance d’indignation, de regret douloureux et même d’étonnement. Bien sûr il ne faut pas exagérer ces nuances, le chant grégorien reste toujours mesuré et calme, il ne verse jamais dans le pathétique, le dolorisme ou le regard sur soi, et la suite du chant va nous le montrer. Pourtant, pour le moment, on reste encore dans cette idée de péché. Le deuxième membre de phrase devient quasiment syllabique, mais ici, bien loin d’alléger la mélodie, ce phénomène musical est destiné à allourdir encore le sentiment que le texte exprime. C’est un très beau passage, très expressif. Le tempo doit s’élargir et les deux accents au levé de mandatis et de tuis qu’il faut bien épanouir, y contribuent. Et puis sur non obedivimus, le syllabisme devient même monocorde, on n’entend plus que des La. Cela donne à cette mélodie quelque chose de très large, de très lourd, c’est presque de l’accablement. La mélodie n’ose plus franchir le seuil du La. On sent l’âme confuse, honteuse, douloureuse. Elle est vraie, elle se reconnait pécheresse sous le regard de Dieu et c’est alors seulement que peut jaillir l’espérance et la certitude de la foi. Notons que ce passage est au pluriel et indique plutôt le péché du Peuple que les péché d’un individu. Mais chacun peut faire sien cet aveu et ce constat. Donc une deuxième phrase plus lourde que la précédente, qui se caractérise dans un tempo très large.

La troisième phrase jaillit de cet acte d’humilité. Lorsqu’elle est vraie, l’humilité ne débouche pas sur le découragement ou le désespoir, mais au contraire sur la confiance et l’affirmation de Dieu. Et ici c’est un magnifique acte de foi, comme une retournement de situation qui s’opère. Le petit mot sed, simplement syllabique, introduit l’opposition avec ce qui a précédé. Puis vient le verbe da qui propose à Dieu de prendre les choses en main. Il est très déployé et monte par degrés conjoints jusqu’au Ré que l’on n’avait pas entendu du tout dans la seconde phrase. On est là très certainement au sommet de la pièce tout entière. Ce mot da est donc très solennel. On sent que l’âme s’est ressaisie et qu’elle s’est retournée vers le Seigneur. La contemplation de nos fautes ne doit jamais être longue. Ensuite, la vraie pénitence consiste à se tourner vers Dieu en un acte de confiance. La liturgie se révèle ici maîtresse de vie spirituelle. Le chant invite l’âme à ne plus se regarder mais à fixer son regard sur des régions plus hautes et plus intéressantes. La mélodie est revenue en 8e mode et ici c’est vraiment le mode de l’affirmation, le mode de la plénitude. Il faut donc mettre beaucoup de chaleur vocale et de largeur de mouvement dans ce petit mot comme aussi dans le mot suivant gloriam. Cela doit vibrer d’enthousiasme. Le reste de cette troisième phrase est toujours ferme, et cela se termine en cadence de Ré, donc plutôt en 1er mode, dans la paix que procure l’acte de foi et de désintéressement qui vient d’être posé.

La quatrième phrase rebondit apparemment dès le début avec la quarte Sol Do et la longue tenue sur le Do du mot fac. Mais dès nobiscum le ton redevient plus humble et contrit comme au début. La mélodie s’adoucit progressivement sur secundum multitudinem qui doit être chanté très calmement, mais avec un certain crescendo sur la fin de multitudinem. La mélodie un peu tourmentée et redondante de ce mot traduit justement l’abondance de cette miséricorde. On monte donc vers ce dernier  mot qui va nous faire cueillir une dernière fois le Do aigu, avant de redescendre tranquillement en cadence de Mi, pour fixer la fin de la pièce dans cette atmosphère contemplative, en un long regard d’amour qui répond à l’amour du Seigneur.

Pour écouter cet introit :

 

 

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