Gréorien : Introït Si iniquitates (28ème dimanche ordinaire, 22ème dimanche après la Pentecôte)

Rédigé par un moine le dans Culture

Gréorien : Introït Si iniquitates (28ème dimanche ordinaire, 22ème dimanche après la Pentecôte)

« Si tu regardes nos péchés, Seigneur, Seigneur qui subsistera ? Mais auprès de toi se trouve le pardon, Dieu d'Israël. V/ Du fond de l'abîme je crie vers toi Seigneur, Seigneur écoute ma voix. » (Psaume 129, 3, 4, 2, 1)

Commentaire spirituel

Cet introït assez bref est emprunté à un psaume célèbre, le De profundis, qui est surtout connu pour avoir amplement fourni matière à la prière de l’Église dans la liturgie des défunts. Il a aussi été retenu par l’Église dans la liste des sept psaumes de la pénitence. C'est un psaume de confiance dans le pardon divin qui convient bien, effectivement, à l'âme placée en situation d'extrémité, que ce soit celle de la vie corporelle ou celle de la vie spirituelle. Le mourant comme le pécheur, conscients d'être plongés dans les ténèbres ou dans les profondeurs morales de la réalité humaine, se tournent, dans un ultime recours, vers le Seigneur qui est tout puissant et qui aime. Ce psaume est un bel acte de foi en la puissance de salut qui se trouve en Dieu seul, puissance de salut qui est aussi puissance de pardon.

Le compositeur n'a pas développé les deux premiers versets du psaume, les plus célèbres, il a plutôt fixé son attention sur le cœur du message du poème sacré, à savoir justement le thème du pardon. Et sa prière devient une intervention très délicate qui n'est plus seulement celle du pécheur lui-même, mais celle de toute l’Église, celle de toute la communauté. L'acte de foi du pécheur comme individu en proie à l'agonie de l'âme ou du corps, est devenu un acte communautaire. Le psaume 129, en effet, est une prière personnelle, il commence avec un verbe à la première personne du singulier : « Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur, Seigneur, écoute ma voix ». Mais dans l'introït, les deux versets mis en musique deviennent un acte de foi de toute l'assemblée : « Si tu regardes les péchés, Seigneur, Seigneur qui subsistera ? Mais auprès de toi se trouve le pardon, Dieu d'Israël. » C'est très beau cela. Cela veut dire que l'âme pécheresse ou l'âme en péril de mort n'est pas seule dans son agonie ou son angoisse. Toute l’Église est là, en elle, auprès d'elle, qui prie avec elle et pour elle. J'ai eu l'occasion de remarquer cela dans l'office des défunts du 2 novembre. On rencontre des textes où c'est visiblement le défunt qui parle et s'adresse à Dieu, mais comme s'il était encore vivant. C'est comme si l’Église appliquait sa prière présente au temps où il était encore vivant, le rejoignant dans sa vie passée pour lui offrir son intercession et suppléer à un défaut de prière éventuel de la part de l'intéressé, c'est-à-dire de nous tous en définitive. Ainsi, quand l’Église prie pour tous les défunts, elle les rejoint tous au cœur même de leur vie, par delà le temps présent de la prière liturgique, et fait passer en eux sa prière maternelle. J'aime beaucoup cette idée là et ce n'est certainement pas qu'une idée, c'est la réalité de la liturgie qui transcende les temps et les lieux. l’Église est Mère et son amour sait se montrer inventif pour le salut de es enfants.

On peut revenir sur le beau texte de notre chant d'entrée. On a déjà rencontré ce procédé par lequel l'âme s'adresse à Dieu sans rien lui demander directement, ce qui est la meilleure façon de demander, finalement. Ici non plus, il n'y a pas de demande. Pourtant, l'âme attend bien quelque chose de Dieu, et quelque chose de vital pour elle puisqu'il s'agit du pardon, c'est-à-dire de la grâce de Dieu, de son Amour. L’Église épouse s'adresse hardiment à son Époux et lui met sous les yeux l'incohérence qu'il y aurait pour lui à s'arrêter aux péchés de ses enfants. Dieu est Amour, Dieu est le Bien absolu. Alors le mal ne peut pas le retenir, il est conforme à sa nature de pardonner, de laisser son amour aller au-delà de l'offense. Un Dieu boudeur et rancunier cela n'a pas de sens. Ce qui n'est pas une invitation à en profiter, car l'amour aussi sait punir et se montrer terriblement exigeant. Mais le dernier mot, c'est celui du pardon. L'âme pénétrée de cette vérité peut dire avec sainte Thérèse de Lisieux : « On pourrait croire que c'est parce que je n'ai pas péché que j'ai une confiance si grande dans le bon Dieu... Dites bien, ma Mère, que, si j'avais commis tous les crimes possibles, j'aurais toujours la même confiance, je sens que toute cette multitude d'offenses serait comme une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent. » La prière s'élève alors, confiante, et c'est le verset de notre chant d'entrée : « Du fond de l'abîme je crie vers toi Seigneur, Seigneur écoute ma voix. »

Commentaire musical

Cet introït est composé de deux phrases mélodiques assez distinctes. La première phrase évoque le mystère du péché, sa gravité, mais aussi l'espérance qu'a le pécheur de voir le Seigneur passer outre. Il y a donc de l'inquiétude et de la confiance dans cette première phrase. La seconde est beaucoup plus sereine, elle exprime la simplicité de l'enfant qui tire la conclusion logique du pardon, à partir de la connaissance certaine qu'il a de la nature de son Père qui est Amour. Tout cela est exprimé par une mélodie du 3ème mode, mode à la fois très expressif dans les hauteurs et très intérieur dans les graves. On a là toute l'atmosphère de nos deux phrases.

L'intonation est classique : départ de la tonique Mi et montée rapide en passant par le Sol jusqu'à la dominante Do, dans un bel élan qui nécessite un crescendo et un accelerando progressifs. L'accent de iniquitates est bien souligné dans les manuscrits (virga strata) et rendu par un podatus d'accent dans la Vaticane, mais cela ne doit pas retarder le mouvement qui est vif, léger. Le verbe observaveris est très ferme, notamment sur son accent, bien exprimé par la tristropha sur le Do. Il y a comme une attente un peu anxieuse sur ce mot, de la part de l'âme qui demande justement au Seigneur de ne pas s'attarder à considérer nos péchés. Le mot Domine est lui aussi très expressif avec sa note double et bien rythmée sur l'accent, puis l'atteinte du Ré aigu que l'on entend pour la première fois et qui sonne haut et clair, annonçant d'avance le récitatif du membre suivant sur cette corde Ré. Ce deuxième membre de phrase est vraiment très expressif avec son premier intervalle de quarte La-Ré, puis son passage syllabique assez vif sur le Ré, et la montée jusqu'au Mi aigu sur le mot sustinebit, avant le retour, non pas au grave, mais à la sérénité du mode de Mi qui est ici transposé à la quinte. L'intervalle de demi ton Si-Do entendu trois fois sur la finale de sustinebit nous ramène vraiment à l'atmosphère d'intimité du 3ème mode qui annonce déjà la confiance de la deuxième phrase. C'est donc un passage très riche au plan mélodique. On sent passer dans l'âme comme un cri de détresse à l'idée que Dieu pourrait prendre en compte ses péchés. Il y a de l'angoisse dans cette plainte sur Domine quis sustinebit ? Mais la phrase se termine pourtant avec une nuance de confiance qui laisse présager quelle sera la réponse de Dieu. Cette réponse, c'est l'âme elle même qui la fournit car elle connaît le cœur de son Seigneur.

La deuxième phrase est beaucoup plus paisible. On sent la tendresse amoureuse de l'âme qui se complaît dans la certitude de la connaissance intime qu'elle possède de son bien aimé. Il faut donc faire sentir ce changement de ton, d'abord par une grande barre bien nette et assez longue, ensuite par un départ beaucoup plus piano et large dès le torculus initial de quia. On retrouve une tristropha sur le petit mot te qui exprime le long regard de l'âme sur le Seigneur. Cette tristropha sur Do doit être bien vivante, assez large, en crescendo, elle doit exprimer l'amour de l'âme contemplative dont les yeux demeurent fixés sur le pardon qui va être mentionné juste après. Le mot propitiatio débute sur deux clivis épisémées et plonge vers le grave, avant de remonter vers l'accent, puis redescendre sur sa finale en Sol très bien amenée par le ton plein Fa-Sol qui le précède, donnant à ce passage une impression de grande certitude en même temps que de grande douceur. Le membre de phrase se termine en une belle ondulation sur le mot est qui nous ramène doucement vers la cadence en Mi. Tout est calme et tranquille, assuré.

Le dernier membre de phrase s'élève alors, plein de majesté, de noblese, de reconnaissance  et d'ardeur. Le mot Deus est criblé de signes d'allongements dans les manuscrits et il doit être pris dans un tempo très large, avec beaucoup de fermeté et de joie. La courbe mélodique s'élève rapidement jusqu'au Do, entendu une dernière fois, puis redescend toujours avec grande fermeté, notamment sur les deux intervalles de tierce Do-La et Si-Sol, puis sur le groupe quilismatique qui reste ferme et large, en particulier les deux punctum losangés de la descente qui nous conduisent vers le mot Israël. Israël, ici, c'est aussi bien le Peuple de Dieu, c'est-à-dire l’Église que l'âme elle même, bénéficiaire immédiate du pardon de Dieu, du pardon qu'est Dieu. La cadence de Mi conclut très heureusement ce magnifique introït qui, en deux phrases mélodiques, nous aura fait prendre conscience de la gravité du péché comme offense envers le Seigneur, et expérimenter la puissance de pardon qui se trouve dans le cœur de Dieu. Toute la vie spirituelle est ici présentée comme en un raccourci saisissant. Toute l'Histoire Sainte, histoire du salut, est également résumée dans ce rapport intime entre péché grave et pardon de Dieu. C'est un introït de synthèse que nous fait chanter l’Église avec ce beau 3ème mode.

Pour écouter cet introit :

 

 

 

 

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