Cyrano de Nazareth

Rédigé par Jean de Saint-Jouin le dans Humeur

Cyrano de Nazareth

La littérature est un derrick forant les champs de l’Être. Elle dispose de ce pouvoir mystérieux qui consiste à pomper l’essence à partir de ce bitume visqueux qu’est le réel. La littérature chrétienne, j’entends celle de génie, exploite, quant à elle, un tout autre gisement, encore plus profond et au potentiel infini, les nappes énergétiques du cœur de Dieu. 

L’art chrétien est une chambre noire où se révèlent des formes et des couleurs complètement inattendues considérant l’humble prison où ces trésors avaient été enfermés. Un neume bien exécuté, l’aile aérienne d’un ange de marbre, les yeux tristes d’une madone angoissée, chantent en leur excellence l’équilibre d’un ailleurs pourtant si présent. 

Ces merveilles germent d’un humus nourri par la grâce. Leurs auteurs, modestes jardiniers, ne sont qu’instruments ; leurs fleurs aux pétales d’Évangile poussent vers la lumière, comme un tropisme, souvent sans même que l’artiste ne le réalise. Ces fruits sont d’ailleurs si souvent cachés que seul l’œil d’une âme sensible, modelé par l’expérience, et donc par la souffrance, peut y déceler les arrhes du trésor. Si, comme le disait avec justesse Chesterton, l’art est la signature de l’homme, c’est que l’homme est la plume de Dieu.

La littérature, elle aussi, et peut-être même plus que les autres, est dépositaire de cette subtile faculté. Lorsque l’auteur a du talent, il sait évoquer, sans dire, puis laisse le lecteur tricoter les mailles du temps et de la matière pour en faire un pull à l’âme. 

 

Lire entre les lignes

Voilà pourquoi il n’est pas si surprenant de retrouver d’éminents trésors de théologie dans les gribouillis d’auteurs parfois peu recommandables ou dans des romans qu’on aurait difficilement pu soupçonner de « religieux ». 

D’ailleurs, comme on l’a esquissé plus haut, la perle précieuse est souvent déjà en germe dans le cœur du lecteur et les lignes, plus ou moins maladroites, font office d’ostréiculture.

On raconte que c’est en lisant des versions fort romancées de la vie de saint François et de saint Dominique que saint Ignace de Loyola s’est converti. Ces humbles lumières, à l’historicité douteuse, avaient tout de même activé la minuterie d’une puissante ogive baptismale. L’onde de choc fut indicible. On aurait eu tort de le priver de ces fables de la Légende dorée. Comme disait Bernanos : « Les vieilles légendes en disent beaucoup plus long parce qu’elles transforment en symbole des réalités beaucoup plus profondes. » 

De la même manière, nul ne pourrait alors se surprendre qu’à tel ou tel moment, différentes images collectées dans les auberges de l’esprit bordant la voie de notre pèlerinage terrestre, ne surgissent, impromptues, nous permettant de pénétrer un peu plus profondément dans le cœur de l’Histoire.

 

Étude de cas

Je prie le lecteur de me pardonner une intrusion, un peu indécente, dans mon for intérieur pour illustrer mon propos. 

Je sortais à peine d’une joute verbale avec quelque curieux ecclésiastique et je m’étonnais, naïf, de l’incroyable difficulté de trouver un prêtre (a fortiori un évêque) confessant quelque chose qui ressemblât quelque peu à la foi catholique. Potassant mon traité sur la vertu contemporaine d’anticléricalisme, me vint à la tête cette phrase du plus connu paroissien de Bergerac. « Oui, c’est mon vice. Déplaire est mon plaisir, j’aime qu’on me haïsse ». L’effet fut magique. Je crus y percevoir un fort parfum d’Évangile qui me consola dans un instant tout métaphysique. Oui, d’Évangile! Du Vrai de chez Vrai ; Celui qu’on doit lire en entier, pas seulement en sections-bonbons choisies par le club des mémés. Non, mais bien cette Parole aiguisée qui pénètre la chair jusqu’à la moelle. Ce même Verbe qui nous répète dans l’instant éternel : 

« Vous serez en haine à tous à cause de mon nom; mais celui qui persévérera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé ». (Mt 10-22) Ou encore « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï le premier. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui lui appartiendrait en propre?; mais parce que vous n’êtes pas du monde, et que je vous ai choisis du milieu du monde, mais à cause de cela le monde vous hait ». (Jn 15, 18)

Alors oui, que je sois haï! Quelle magnifique prière! Mais Seigneur, faites que cette haine provienne de mon union avec Vous. Faites qu’elle vienne d’un rejet du monde et non de mes défauts, pour lesquels, il faut l’admettre, on a de très légitimes raisons de me détester. Que cette haine contre moi soit plutôt configuration et que dans ce grand processus d’osmose, mon cœur, à l’instar du Vôtre, ne réponde jamais par la haine mais par le pain de la Vérité et le vin de la miséricorde.

 

Oui, tel est mon vice! Oui, disons-le avec rage, le nez fier au vent, le cœur enflammé pour Dieu et le prochain. Sachant que chaque geste d’amour héroïque entraînera, du tac au tac, une haine équivalente. 

 

« Seigneur Jésus, amour sans cesse crucifié

Voyez mon zèle, maladroit de beauté

En aimant mes frères, je redis au supplice

Déplaire est mon plaisir, j’aime qu’on me haïsse ».

 

 

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