Un nouveau lecteur : « Le jeune adulte »

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Un nouveau lecteur : « Le jeune adulte »

Jusqu’à une époque récente, existaient deux types de livres : ceux « pour la jeunesse », vaste catégorie qui allait de l’album illustré des tout-petits au roman d’aventures pour adolescents en passant par toute une gamme de collections, rose, verte, rouge et or, ciblant – le « gender » n’était pas encore passé par là –, un public de filles ou de garçons ; et celui pour adultes.

Plus ou moins tôt en fonction de leur maturité intellectuelle, et du goût des livres qui leur avait été ou non transmis, les jeunes gens abandonnaient l’un au profit de l’autre.

Il n’en va, semble-t-il, plus ainsi puisque, depuis quelques années, les éditeurs ciblent un nouveau public, « le jeune adulte », trop immature, à l’évidence, pour s’intéresser aux grands classiques littéraires, ou même au dernier Goncourt, mais trop âgé pour la littérature enfantine.

À l’évidence, le but de ces romans est de donner le goût de lire à une génération qui ne l’a jamais eu. Chez les éditeurs catholiques, il vise aussi à transmettre des vérités de foi et des préceptes moraux tout aussi absents de l’éducation actuelle. L’intention est louable. Reste à voir comment elle est mise en œuvre.

Contrairement aux mœurs ambiantes, ces romans ciblent soit le lectorat féminin, soit le lectorat masculin, misant sur des centres d’intérêt et des sensibilités divergents. 

Deux jeunes romancières, Marie Vigneaud et Élisabeth Lucas en donnent deux démonstrations parallèles.

Prenons d’abord l’héroïne du roman de Marie Vigneaud, Les vignes en fleur (Salvator, 340 p., 16 €.)

Elle se prénomme Gabrielle, est étudiante à Paris, orpheline de père, accablée d’une mère suicidaire et d’un jeune frère, obligée de travailler dur pour financer ses études. Un jour, sa colocataire, personnage-clef de ces intrigues en milieu estudiantin, l’invite à passer quelques jours dans le Luberon. Gabrielle y rencontre Athanase, jeune et bel officier des forces spéciales, et millionnaire comme elle le découvrira vite. Coup de foudre et fiançailles, retardées en raison du métier à risque du garçon. Vraiment à risque puisque de redoutables djihadistes, désireux de se venger d’un homme qui a porté des coups sévères à Daesh, enlèvent Gabrielle. 

Insoutenable suspense : Athanase parviendra-t-il à sauver la future mère de ses enfants avant que ses cruels ravisseurs lui fassent subir les derniers outrages et l’égorgent ? 

Voilà cent ans, il y avait Delly, duo improbable d’un frère et d’une sœur de bonne noblesse versaillaise qui cosignaient des « romans à l’eau de rose », mettant en scène des jeunes filles belles, pauvres, pieuses, nobles de préférence mais infortunées. Après maintes épreuves chrétiennement supportées, un jeune homme, beau, riche, pieux, noble de préférence, donnait son cœur à l’héroïne et l’emmenait dans son manoir, loin du Paris républicain où le couple élèverait toute une nichée de petits royalistes.

Il y a trente ans, il y avait la collection Arlequin : une jeune fille belle, pauvre, jamais noble, encore moins pieuse, finissait par attirer l’attention de son riche et beau patron (chirurgien, avocat, acteur, politicien, homme d’affaires…) qui l’épousait et l’emmenait vivre dans sa villa de Cannes ou de Malibu où, avant de divorcer, le couple avait un enfant…

Marie Vigneaud ressuscite le genre et offre à de jeunes lectrices, profil « Manif pour tous », des romans d’amour de notre époque mais catholiques, c’est-à-dire sans sexe et parsemé d’allusions à la foi des protagonistes.

Impossible d’y croire davantage qu’aux intrigues de Delly, au demeurant plus savamment perverses sous leurs airs innocents. Le style du très jeune auteur, qui use et abuse des adjectifs inversés, a encore besoin d’être travaillé. 

Reste un torrent de bonnes intentions et la consolation de savoir qu’il existe toujours des jeunes filles pour croire, à leurs risques et périls, à l’existence du prince charmant, héros des forces spéciales et millionnaire… Pourvu qu’elles ne l’attendent pas trop longtemps !

Les tribulations d’Aliénor en milieu étudiant (et parfois hostile) d’Élisabeth Lucas (Quasar. 270 p., 16 €) colle un peu plus, trop peut-être, hélas…, à la réalité.

En 2012, Aliénor, 20 ans, puînée d’une famille nombreuse et catho, tendance charismatique, est étudiante à Rennes. Elle suit distraitement un cursus universitaire inidentifiable, sort tous les soirs ou presque, boit beaucoup trop, s’occupe de sa troupe de louveteaux, se dit ouvertement opposée à l’avortement, et, en attendant de trouver l’homme de sa vie, se passionne pour les chastes coups de cœur de sa bande d’amies, en quête soit d’un jeune officier à particule (mais pas fatalement héros des forces spéciales et millionnaire…), soit d’un futur médecin ou avocat.

Pendant 250 pages défile le quotidien d’une bande de jeunes de très bonne famille, qui ignorent soucis d’argent et inquiétude de l’avenir, vivent exclusivement entre eux, vont se confesser quand ils ont beaucoup trop bu, et pensent toucher aux sommets spirituels parce qu’ils « kiffent trop Jésus !!!!!! ». Le reste du monde est pour eux inexistant, sauf lorsque Aliénor s’enthousiasme en découvrant un jour à la messe que tous les cathos n’appartiennent pas à son milieu choisi : « Trop COOL !!!!!!!! » À cela se bornera d’ailleurs son contact avec ces gens étranges. 

À la différence des personnages de Mlle Vigneaud, on sent que l’on est ici « dans le vécu », et même dans l’étude sociologique. Il y a de quoi être consterné si l’avenir du catholicisme français repose sur des ivrognes immatures…

Quant à savoir si le « parler jeune et branché » d’Élisabeth Lucas donnera le goût de la littérature à qui que ce soit, ce serait aventuré de le parier.

L’officier des sapeurs pompiers de Paris dissimulé sous le pseudonyme de capitaine Caval, auteur des aventures du sergent Flamme, se trouve confronté, professionnellement, à une génération privée de repères culturels ou religieux. L’un des intérêts de la série est de mettre en scène un héros que la disparition de ses parents à sa naissance a coupé de son milieu et de l’éducation qu’il aurait dû recevoir. Le jeune Efflam doit apprendre à 20 ans ce qui ne lui a pas été enseigné enfant : aussi bien à penser seul que les mots pour le faire. Il lui faut aussi découvrir la foi des siens, tenter d’y adhérer, en dépit du monde déchristianisé dans lequel il évolue.

Ce défi éducatif prend une importance capitale, et bien vue, dans ce nouveau volume (Capitaine Caval, Feu sacré, Via Romana, 290 p., 12 €), sans nuire ni à l’intrigue, toujours parfaitement menée et dramatique à souhait, ni à une analyse remarquablement intelligente de l’actualité qui sert toujours de décor à ses aventures.

Un nouveau seuil dans l’horreur terroriste vient d’être franchi : des islamistes ont massacré des enfants en prière dans la basilique de Montmartre. Quoique unanime la condamnation, très vite, tourne au procès médiatique des religions, facteurs de haines, de violences et de divisions. Ne vaudrait-il pas mieux abolir dogmes et croyances au profit d’une foi universelle et mettre en commun les lieux de culte, en commençant, bien sûr, par ceux du catholicisme ?

Élevé dans l’indifférence religieuse par ses parents nourriciers, Efflam, dit Flamme, jeune sergent des sapeurs pompiers de Paris, n’est pas loin de partager ces vues mais les réactions de ses supérieurs et de ses nouveaux amis l’incitent à se poser des questions. Lorsque le capitaine Artimon, agent de la redoutable organisation Janus, qui s’est donnée pour but la déstabilisation générale et l’instauration d’un nouvel ordre mondial, avant de mourir, dépose chez lui des documents prouvant l’implication de la société secrète dans les événements de Montmartre et avertissant de prochains attentats visant des sanctuaires catholiques, le garçon comprend qu’il est loin d’en avoir fini avec ceux qui lui ont arraché ses parents et dont il ne cesse de croiser la route. Recruté par les Services français auxquels appartenait son défunt père, le colonel Champmartin, Flamme réussira-t-il à sauver Notre-Dame de Paris et Saint-Pierre de Rome de leur destruction annoncée ?

Pas de rêveries romantiques, ici, mais des situations crédibles, souvent tragiques, auxquelles les héros n’ont à opposer que leur courage, leur sens du sacrifice, et leur foi. 

Précisément les vertus sur lesquelles il sera, si Dieu veut, possible de reconstruire en France et ailleurs une civilisation chrétienne.

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