Beccaria, Voltaire et Napoléon,
pas de fracture, une continuité

Rédigé par Philippe Maxence le dans Culture

Beccaria, Voltaire et Napoléon, <br>pas de fracture, une continuité

Avec une constance en tout point admirable, le professeur Xavier Martin poursuit inlassablement l’exposition de la véritable pensée de ce que l’on appelle de manière entendue les « Lumières » et de leurs conséquences pratiques, notamment dans le cadre de la Révolution française. En 1995, il publiait ainsi Sur les droits de l’homme et la Vendée, coup d’envoi d’un véritable renouveau dans l’étude de ces thématiques. Son magistrale Nature humaine et Révolution française exposait ensuite, avec une précision clinique et un recours constant aux citations, l’anthropologie révolutionnaire et sa mise en œuvre dans l’appareil juridique de la Révolution, jusque et y compris dans le fameux Code Napoléon. Pierre angulaire de cette nouvelle approche, à la fois méthode et exigence intellectuelle, ce livre a connu à ce jour trois éditions et a été traduit en anglais. 

La suite ? Fidèle à sa méthode, le professeur Martin a en quelque sorte exploré thématiquement les effets de cette anthropologie nouvelle dans des secteurs ou des catégories variés : la femme, la justice, le monde médical, la race, le peuple, l’esclavage… sans s’interdire de s’arrêter à l’une des grandes figures de ce monde : Voltaire.

Il apporte aujourd’hui une nouvelle pierre à son édifice scientifique, avec la publication chez DMM de Beccaria, Voltaire et Napoléon. Retour à l’étude de figures historiques plutôt que d’un thème particulier ? Pas exactement ! Dans la ligne de mire du professeur Martin se trouve en effet une autre idée reçue, qui touchera peut-être plus exactement les pénalistes mais dont nous subissons tous les conséquences. La Révolution française aurait dans sa législation hérité de l’humanisme de Voltaire et de l’Italien Cesare Beccaria avant que l’œuvre napoléonienne en matière criminelle ne donne un sérieux coup de frein à cet idéal et mette en application une réaction sécuritaire et inhumaine. 

Certains penseront qu’il s’agit d’un débat pour érudits ou, en tous les cas, pour des fervents du droit. La traduction de cette vision se trouve pourtant dans nos romans, nos journaux, dans les films et les séries télévisées. La Révolution française y est présentée comme émancipatrice de l’homme, comme un moment libérateur avant que le militarisme ne reprenne ses droits et conduise directement les condamnés au bagne et à l’exploitation économique, donnant ainsi raison à Hobbes (« l’homme est un loup pour l’homme ») et expliquant Marx. 

Une tentative de réaction, propre à certains milieux de droite, aurait été de tenter de dédouaner Napoléon de cette accusation facile. Dès lors que l’on reprend les textes et que l’on travaille à percevoir le fil exact de l’évolution des idées et des êtres, force est de constater que la réalité se trouve ailleurs. Comme le montre en détail ce livre, de Voltaire à Napoléon, en passant bien évidemment par la Révolution française, une même conception de l’homme est à l’œuvre. À ce sujet, Xavier Martin met principalement en avant deux aspects : 

  • cette conception, dans le droit fil des Lumières, est mécaniste et utilitaire. L’homme, au fond, est une machine dont il s’agit d’obtenir le meilleur usage ;
  • la rhétorique, différente selon les moments et les personnes, défend constamment un idéal d’humanité sans y adhérer vraiment. 

Derrière ce que Xavier Martin qualifie d’« étrange humanisme pénal » se profile en fait une vision qui tient beaucoup philosophiquement à Hobbes : « l’état de nature façon Beccaria (que de grandes plumes, à cet égard, disent rousseauiste !) est purement “hobbesien” ». L’influence est d’ailleurs plus étendue, selon le professeur Martin : « Quoi qu’on tende à croire assez couramment, la logique “hobesienne”, faut-il le rappeler est bien attestée en tant que présente respectablement chez nos “philosophes” des Lumières françaises : dans la panoplie de nombre d’entre eux elle pèse assez lourd. »

 

Avec cette vision négative (c’est le moins que l’on puisse dire), on rompt directement avec l’héritage gréco-latin, de la société fondée sur l’amitié politique en vue du bien commun, lequel est repoussé dans les méandres des ténèbres au profit d’un mal à éviter. Difficile de penser que nous ne sommes pas tous concernés. Une fois de plus, en explorant cet « humanisme à l’envers », Xavier Martin dévoile un peu plus la réalité des Lumières, de la Révolution française et de son prolongement impérial.

Xavier Martin, Beccaria, Voltaire et Napoléon ou l’étrange humanisme pénal des Lumières, DMM, 304 p., 26 €.

 

 

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