Reportage : À La Bénisson-Dieu,
la tentative d’un éco-hameau

Rédigé par Adélaïde Pouchol le dans Politique/Société

Reportage : À La Bénisson-Dieu, <br>la tentative d’un éco-hameau
La Bénisson-Dieu, un lieu familial d’accueil des personnes en difficulté.

L'aîné des enfants, perché sur un escabeau, les joues et les mains dégoulinantes de jus de cerises, se sert un goûter improvisé sur le cerisier de la maison. Les deux plus jeunes filles jouent au milieu du poulailler et la petite dernière, pas plus haute que trois pommes, câline une poule qui fait presque sa taille… Il fait bon vivre dans ce petit village de 400 âmes, fort bien nommé « La ­Bénisson-Dieu », à quelques kilomètres de Roanne. Blandine et François, les parents, sont à l’initiative, avec une autre famille, d’un projet d’éco-hameau chrétien. Leur idée ? Retrouver un mode de vie sain et vivre concrètement de l’écologie intégrale.

Les choses ont commencé en 2015 quand Blandine et François, Antoine et Odile ont rédigé la Charte de leur projet pour l’envoyer aux évêques de France et construire leur projet en lien étroit avec l’Église. C’est finalement Mgr Barbarin, évêque de Lyon, qui leur a proposé des bâtiments que possédait le diocèse à La Bénisson-Dieu. En août 2016, ce sont trois familles, rejointes aujourd’hui par trois célibataires qui ont posé leurs valises dans le village. Ils ont acheté ou louent les maisons, selon leur situation financière, et vont rénover d’autres bâtiments pour en faire des lieux communautaires et d’accueil, notamment une ferme pédagogique pour les jeunes en difficulté. Mais l’accueil fait déjà partie du quotidien à La Bénisson-Dieu puisque cette drôle de communauté reçoit déjà régulièrement des visiteurs, des gens qui veulent voir de plus près cet éco-hameau, par curiosité, pour s’y installer aussi… ou pour trouver l’inspiration avant d’aller fonder un autre hameau ailleurs ! 

Chaque famille est autonome financièrement et a sa propre maison mais elles sont suffisamment proches pour permettre de se rendre à pied chez les uns et les autres. D’ailleurs, ce soir, Odile et Antoine, Stéphanie et Pierre-Alban, dont les maisons sont voisines, ouvrent le jardin qu’ils partagent pour un dîner communautaire. Pierre-Alban, chaudronnier de formation, a fabriqué un barbecue qui, dit-il, permet de faire griller « 200 saucisses en même temps ». Blandine, elle, apporte une salade et confie, avec un sourire : « On va ajouter quelques petites graines germées dans la salade, ça fait écolo. » Blague à part, ici, personne ne cherche à « faire écolo » mais tous sont convaincus de la nécessité d’un retour à un mode de vie plus rural, moins individualiste, et plus respectueux de la nature. La vaisselle se fait au savon de Marseille, les vêtements achetés d’occasion, la nourriture est si possible locale… En attendant que les potagers portent leurs fruits (et leurs légumes). Plus largement, c’est aussi le rapport au travail et au lien social qui est repensé. Ici, le repos dominical est sacré et le travail doit servir l’homme et non l’inverse. Et si la famille est évidemment pensée comme la première des communautés, elle n’exclut pas celle, plus large, du village. Ce qu’explique ainsi François : « C’est parce que ma famille passe en premier que je suis ici, parce que je suis convaincu de l’importance de cette vie de hameau, faite d’entraide au quotidien et de vie spirituelle en commun. » 

Les membres de l’éco-hameau se retrouvent donc régulièrement pour le « conseil du village », qui permet de prendre les décisions nécessaires au bon fonctionnement du groupe et de faire le point sur d’éventuels incompréhensions ou conflits. Ils se retrouvent également quotidiennement pour les vêpres qu’ils disent dans l’abbatiale du village. C’est dans ces murs qu’ils voudraient faire résonner le chant grégorien qu’ils apprennent auprès du chantre Damien Poisblaud. À n’en pas douter, la vie spirituelle est bien le ciment de l’éco-hameau et ses membres ne cachent pas leur foi, ce qui ne les empêche pas de s’entendre avec les autres habitants du village, bien au contraire !

La vie communautaire, ­Pierre-Alban la connaît bien puisque ses parents étaient membre de la communauté des Béatitudes et qu’il a donc vécu toute son enfance dans une Fraternité, avec d’autres laïcs mais aussi des religieux. S’il a pris du recul par rapport à certaines limites de ce mode de vie, il sait aussi toute la force d’une communauté. Quelle mouche, en revanche, a pu piquer Fran­çois et Antoine qui se sont connus sur les bancs de la Faculté libre de philosophie comparée (FLPC) et sont, depuis, tous les deux enseignants en philosophie ? François cite évidemment l’encyclique Laudato Si’, sa formation à la FLPC, l’éducation chrétienne qu’il a reçue, mais aussi les deux années de la « Manif », une occasion de réfléchir sur la nature de l’homme, sur l’idée des limites aussi. 

Mais de manière plus concrète, tout a commencé quand, lors de sa première grossesse, Blandine a été atteinte d’un kyste à la gorge. Avec son mari, ils ont couru de spécialiste en spécialiste mais aucun n’était capable de déterminer la cause du mal. Blandine et François se sont tournés, en désespoir de cause, vers des médecines dites alternatives, grâce auxquelles ils ont découvert la cause de la pathologie. C’est alors un monde qui s’est ouvert à eux, celui d’une conception moins technique du corps et, de fil en aiguille, ils ont découvert des voies alternatives dans bien d’autres domaines que celui de la médecine. « Le paradigme moderne repose sur l’idée que la nature est mal faite et qu’il faut la perfectionner, la dominer. Nous pensons au contraire que nous ne pouvons rien faire de mieux qu’imiter la nature. L’organisme humain n’est pas une machine défaillante ! Bien sûr, une ferme en permaculture n’existe pas à l’état sauvage. Mais l’intelligence humaine doit permettre à la nature d’exprimer toutes ses puissances. Notre regard doit être d’abord contemplatif. Et pour revenir à l’exemple de la permaculture, l’homme ne cherche par là qu’à favoriser la biodiversité incroyable dont est capable la nature », commente encore François.

Lorsque l’on quitte La ­Bénisson-Dieu, nous gagne l’impression d’avoir vu quelque chose d’à la fois parfaitement incroyable… et finalement tout simple. Les membres de l’éco-hameau ne prétendent pas avoir inventé l’eau chaude, ils ne font que retrouver une façon de vivre infiniment plus normale et saine que celle que promeut le monde moderne. Ils ne courent pas du travail au supermarché, du métro au Mc Do, ils veulent se réapproprier leurs moyens de production, vivre en famille et se nourrir et se loger correctement. Ils croient en Dieu plus qu’à l’argent et c’est vrai que cela détonne aujourd’hui. Mais si c’était eux, au fond, qui étaient vraiment normaux ?

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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