Chéri, sois indulgent, il est fatigué

Rédigé par Jean de Saint Jouin le dans Humeur

Chéri, sois indulgent, il est fatigué

Considérations familiales, mariales et eschatologiques

 

Tous les soirs, j’aime à dire que je rentre à la maison « administrer la justice ». Voilà un rôle essentiellement paternel dont notre société souffre terriblement l’absence. Avant d’appliquer la sentence, j’écoute la procureure, mère des accusés, me donner les détails du dossier. Si elle n’hésite pas à accumuler les chefs d’accusation, souvent, à l’annonce de la sentence, elle se fait soudain avocate de la défense pour réclamer la clémence du juge. Toujours le même argument : Chéri, il est fatigué.

La nature a doté la famille humaine de ce remarquable équilibre. Les enfants brisent tout1,  le père juge et sévit et la mère, si elle peut enchainer les réquisitoires contre ses petits anges (avouons que c’est souvent elle qui se fait pourrir la vie par leur simple existence), la mère, dis-je, cherche à exonérer lesdits monstres des justes peines, pleinement méritées, qui leur ont été imposées, entre deux distractions, par le Pater Familias.

Si l’énergie pour défendre ceux qu’elle voulait, elle-même, voir condamnés un instant plus tôt semble intarissable, l’argument d’appel à l’indulgence utilisé chaque fois manque on ne peut plus d’originalité.  

Il est fatigué. 

Qui, parfois, a une variante prévisible : Elle est fatiguée. Dans le cas de peine collective, on peut entendre, comble d’innovation, Ils sont fatigués.

Bon, si je n’avais remarqué la répétition de ce scenario qu’avec ma tendre épouse, j’aurais probablement passé outre (ou jeté le blâme sur ma belle-mère) mais, en fait, l’observation de cas multiples, dans plusieurs pays et plusieurs langues, me semble indiquer qu’on touche quelque chose qui dépasse les cultures et qui reflète une caractéristique sublime du riche cœur des mamans.

 

Cœur de mère… Quid?

Et qu’est-ce que ce curieux argument? Pourquoi avoir recours à la fatigue? Cela sous-entendrait-il qu’on devrait être plus indulgent envers un enfant qui se comporte mal parce qu’il est fatigué?

 

De l’indulgence

Le cœur d’une maman est un trésor de tendresse et l’enfant le sait et le sent. J’ai toujours été impressionné par le tout petit enfant, grondé par sa mère, qui n’hésite pas à aller crier asile dans les jupes mêmes de celle qui est la cause instrumentale de ses pleurs. La confiance de l’enfant n’est pas du tout ébranlée par les reproches maternels puisqu’au fond, il sait bien qu’elle sera indulgente à la fin. L’instinct de protection de la mère vers son enfant, en effet, cherche naturellement à lui épargner le plus de souffrances possibles, même méritées ! Le prévenu le sait. 

 

A contrario, je ne me souviens pas d’avoir vu aucun de mes enfants venir pleurer dans mes jupes après une punition. Premièrement, pour une raison évidente. N’étant pas Écossais, je ne porte pas de jupe. Deuxièmement, l’enfant sent bien que, post punition, la compassion de papa, vivotant déjà profondément sous-terre, ne sera pas ému par des pleurs. Il pressent même le risque de voir sa peine commuée en travaux forcés s’il insiste trop. Il vaut mieux aller voir maman… qui risque de dire à Papa : (vous aviez compris) mais il est fatigué, le pauvre

 

De la fatigue

Le lieu commun universel des mamans cherchant à dédouaner leurs petits est fort intéressant. Surtout qu’il peut même s’utiliser sans qu’il y ait de rapport réel avec la fatigue. Encore là, ma savante étude montre que ledit argument valise peut en effet être servi avec ou sans cause sans, d’ailleurs, que la mère ne s’en soucie. Est-ce qu’il est même bien rationnel de chercher à expliquer les bêtises d’un enfant par la fatigue ?

Admettons (pour choisir un exemple au hasard) que vos deux ainés mettent de la crème d’oxyde de zinc sur le divan du salon. Pourrait-on réellement croire qu’une nuit plus reposante avec un massage à l’huile de cacao et une tisane de verveine leur aurait inspiré de meilleurs projets? Ou imaginons, parfaitement au hasard une fois de plus, que votre autre fils écrit son prénom (avec une faute) à l’aide d’un silex sur votre voiture, ou qu’un autre insère méthodiquement des tas de cailloux dans le réservoir d’essence du véhicule familial. Ou qu’un autre encore creuse un trou immense dans le jardin, le recouvre avec une couverture, avant d’inviter sa petite sœur à venir chercher des bonbons2... Tous des cas où, on le sent bien, un petit roupillon pendant l’après-midi aurait définitivement empêché ces insupportables monstres d’agir de la sorte, n’est-ce pas?

N’empêche que, valide ou pas, habituons-nous messieurs, l’argument ne risque pas de changer.  Puis il faut quand même admettre qu’on a bien dû en profiter nous même dans le passé… Combien de fois nos mères nous ont-ils protégés, même plus ou moins licitement, contre une punition plus que méritée… 

Et en y réfléchissant un peu, j’espère aussi y avoir encore recours dans le futur.

 

Mariologie eschatologique

Nouvelle Ève, arche de la nouvelle alliance, Notre-Dame représente le sommet absolu de la création. Elle constitue donc la femme parfaite. Tout ce que les femmes ont de plus beau et de plus grand, la Très Sainte Vierge Marie l’incarne de manière absolue.

Si le cœur d’une mère est plein de tendresse, imaginez l’abime de suavité se trouvant au cœur de Notre-Dame. Et ses enfants le sentent bien. N’est-ce pas là que nous voudrions tous aller pleurer, même si c’est elle qui nous ferait des reproches ? Salve Regina !

Cette nature parfaite doit nécessairement donc être composée de la même trame (en infiniment mieux) que de celle de toutes les autres femmes. Si une caractéristique positive est présente chez toute les mères, ou la plupart, combien plus doit-elle, de manière suréminente, exister chez notre maman céleste…

Ça ne vous donne pas une idée ?

 

Oremus

Ô Notre-Dame, j’aimerais vous demander une faveur. Vous le savez, j’essaye de me fatiguer un petit peu à faire mon devoir d’état. Je tente de travailler de mon mieux au bien de ma famille. J’essaye aussi de travailler au Règne de votre Fils en faisant deux ou trois œuvres qui me semblent utiles à l’Église et aux âmes.

Mais, ô ma mère du Ciel, vous savez que c’est loin d’être toujours bien fait. Vous savez que souvent je fais des bêtises et que, malheureux que je suis, je m’attache à creuser des trous et les recouvrir de couvertures avant d’inviter mon prochain chercher des bonbons (question de le voir se casser la gueule, le sale vilain, gnagnagnagna). Vous savez que j’ai tendance à mettre des cailloux dans les plans du Bon Dieu… qu’il m’arrive d’étendre des trucs pas trop propres sur ce que votre Fils aime…

Et je sais que je serai jugé un jour. Peut-être plus tôt que je ne le pense. Et je sais aussi que tout sera révélé lors de ce jour de colère. Papa va m’appeler. J’entendrai sa voix. Et nécessairement, il ne sera pas content avec tout ce que j’ai fait. Je le comprends… Je ne suis pas très fier non plus vous savez.

Mais à ce moment fatidique, quand mon juge rigoureux me demandera des comptes, maman chérie, je vous supplie de regarder votre Fils, sur qui vous pouvez tout, et lui dire, même si c’est pas forcément vrai : 

Chéri, sois indulgent, il était fatigué

 

1. Le seul fait d’écrire sur le sujet me met dans un état de colère pas croyable. Je pense à tout ce que j’aurais de beau dans ma maison si mes enfants ne les avaient pas détruits, rongés, souillés, percés, coupés, électrocutés (oui, oui), brûlés… De véritables armes absolus…. Je vais essayer de me calmer.

2. Toute ressemblance à un cas réel est voulue et me met encore dans une colère pas possible….

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