La Onzième Heure [1/9]

Rédigé par Olivier Lelibre le dans Récits & Poèmes

La Onzième Heure [1/9]
"Antoine Nérigot qui, aspirant au 1er Zouaves, avait lutté pour briser l’offensive allemande sur Compiègne et avait perdu la vie le 13 juin 1918, du côté de Noyon."

"13juin 2018", il avait toujours aimé les dates et celle-là lui était particulièrement chère, non parce qu’elle était celle de sa fête, seul son arrière-grand-père la lui fêtait et il était mort depuis cinq ans, mais à cause du centenaire de la mort du père de ce dernier : Antoine Nérigot qui, aspirant au 1er Zouaves, avait lutté pour briser l’offensive allemande sur Compiègne et avait perdu la vie le 13 juin 1918, du côté de Noyon. En souriant, l’étudiant en Histoire se récita la chronologie familiale établie par son bisaïeul sur le modèle des listes de rois ou d’empereurs à apprendre par cœur avec ses commentaires personnels peu académiques : Antoine Ier « le Poilu » (le « brave » au sens des anciens Grecs, pas l’« hirsute », triple buse !), instituteur, mort pour la France, 1896-1918 ; Antoine II « le Posthume » (né après la mort de son père comme Jean Ier !), professeur d’Histoire-Géographie, surtout d’Histoire !, 1918-2013  ; Antoine?III « le Jeune », publicitaire (quel métier !) 1942-2012 ; Antoine IV « le Petit », publicitaire (comme papa !) né en 1968 (tout un programme !) ; Antoine?V né en 1996, historien « si les petits et gros cochons ne le mangent pas ». La liste s’arrêtait là, Antoine V lui avait souvent demandé « son » surnom mais le vieil homme, s’il s’amusait parfois à l’appeler « le Bref » quand il était petit, « le Fainéant » quand il avait mal travaillé, « le Hutin » quand il se disputait avec ses camarades de classe ou « le Lion », quand il était content de lui, lui avait répondu qu’il était encore trop tôt, qu’il devrait le trouver lui-même. Il ne l’avait pas encore trouvé ; son père l’appelait Toine, sa mère, Toinou (avant que son divorce ne l’ait conduite sous d’autres cieux), ses amis, Tonio. Les cochons, petits ou gros, ne l’avaient pas mangé mais son prénom avait presque disparu au décès du « Posthume » et son surnom préféré, « le Lion », personne ne le lui donnait plus.

Historien ?, il ne l’était pas encore même si, sans se laisser influencer par les grévistes et « bloqueurs » de sa faculté (zadistes en vadrouille, cheminots ou apprentis sociologues), il travaillait avec constance à son Master : « La construction de l’image du Poilu à travers la correspondance de guerre de l’aspirant Nérigot ». Son directeur de recherches était content de lui, mais qu’en aurait pensé Antoine II ? Le maître de son bisaïeul était Jean Guiraud, normalien, agrégé, membre de l’École française de Rome, professeur d’université… mais aussi rédacteur en chef de La Croix de 1917 à 1939. Son Histoire Partiale Histoire Vraie en 4 volumes, « vrai manuel d’apologétique historique » n’était de toute évidence pas une référence utilisable dans l’université du XXIe siècle. Antoine « le Jeune » et Antoine « le Petit » l’avaient mis en garde, chacun à sa façon : « Mon père était un vieil original qui a brisé sa carrière par son fanatisme catholico-monarchique, son agrégation ne l’a pas empêché de finir sa carrière dans un collège péri-urbain » avait soupiré « le Jeune » peu avant de se tuer en testant les performances de sa dernière voiture sur l’autoroute de Normandie. « Si tu veux foutre ta vie en l’air, fais comme le vieux » avait ricané « le Petit »

À suivre...

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