La Onzième Heure [4/9]

Rédigé par Olivier Lelibre le dans Récits & Poèmes

La Onzième Heure [4/9]
"Une classe préparatoire littéraire sur deux ans apparut comme un bon compromis, une étape satisfaisante pour tous avant de s’engager soit vers la voie paternelle, soit vers celle de l’Histoire."

Il avait recopié un extrait du discours de Synésios de Cyrène qui, en 399 à Constantinople, mettait ses compatriotes en garde contre la présence de nombreux barbares dans l’Empire : « Seul un téméraire ou un songe-creux peut voir parmi nous en armes une jeunesse nombreuse, élevée autrement que la nôtre et régie par ses propres mœurs, sans être saisie de crainte. Nous devons en effet, ou bien faire un acte de foi dans la sagesse de tous ces gens, ou bien savoir que le rocher de Tantale n’est plus suspendu que par un fil au-dessus de nos têtes. Car ils vont nous assaillir aussitôt qu’ils penseront que le succès est promis à leur entreprise. À dire vrai, les premières hostilités sont déjà engagées. Une certaine effervescence se manifeste ça et là dans l’Empire, comme dans un organisme mis en présence d’éléments étrangers, rebelles à l’assimilation qui assure son équilibre physique. » Il fut écouté, des mesures drastiques furent prises et l’Empire romain d’Orient vécut encore mille ans… L’Empire d’Occident, victime d’une immigration incontrôlée et d’une armée « barbarisée » disparaît alors, non à cause de « grandes invasions » mais d’une rébellion intérieure. Le « Posthume » avait ajouté en rouge : « Le sujet est délicat, brûlant même, et va le devenir de plus en plus, à n’aborder que le concours en poche, s’il n’est pas déjà trop tard car je ne crois pas à la sagesse des hommes, ni à celle de “tous ces gens”, ni à celle des “songe-creux” et des canailles qui, pour notre châtiment, nous dirigent ».

Le vieux professeur était mort l’année de son bac et avait ainsi échappé aux terribles disputes sur l’orientation de l’héritier. Ses lacunes en mathématiques le mettaient à l’abri des écoles de commerce que son père envisageait pour lui mais ne lui fermaient pas celles des écoles de publicité, ni celle des rêves d’études festives et exotiques dans le cadre d’Erasmus que caressait sa fantasque mère… Une classe préparatoire littéraire sur deux ans apparut comme un bon compromis, une étape satisfaisante pour tous avant de s’engager soit vers la voie paternelle, soit vers celle de l’Histoire. En fait, il avait déjà choisi mais ne souhaitait pas le dire : il voulait marcher sur les traces du « Posthume » mais il ne savait pas encore jusqu’où.

La menace de relégation sociale planait donc sur lui selon ses proches, il avait trop écouté le « vieux », il devait donc veiller même dans cette voie ouverte par le bisaïeul, à être historiquement correct, politiquement correct, philosophiquement correct, dûment adoubé par l’université, que le P.-D.G. d’Alma-Publicité, fils du fondateur, n’ait pas à rougir de son rejeton ! Le siège de l’entreprise familiale se trouvait depuis sa fondation dans le quartier de l’Alma, près du pont au célèbre zouave. Pour Antoine « le Posthume », cette statue n’était pas le trivial mètre étalon des crues de la Seine, c’était la représentation de leur ancêtre Nérigot, zouave sous Napoléon III et en même temps un lien avec son père, zouave aussi (mais sans le superbe uniforme), tué en défendant le sol national du côté de Noyon, à la Saint-Antoine 1918. 

À suivre...

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