La Onzième Heure [5/9]

Rédigé par Olivier Lelibre le dans Récits & Poèmes

La Onzième Heure [5/9]
"C’est vrai qu’il y avait une ressemblance entre la statue, la photo du « Poilu » et son fils, même devenu un vieux monsieur à la barbiche blanche."

C’est vrai qu’il y avait une ressemblance entre la statue, la photo du « Poilu » et son fils, même devenu un vieux monsieur à la barbiche blanche. Chaque 13 juin, à la nuit tombante, il emmenait donc ses descendants se recueillir en ce lieu et jeter une gerbe de lys dans le fleuve. Dès qu’il sut marcher, Antoine V remplaça son père qui avait toujours « autre chose à faire » ou, comme il disait quand son grand-père n’était pas là, « mieux à faire ». Depuis la mort du « Posthume », l’arrière­ petit-fils perpétuait, seul, cette tradition.

Il ouvrit le tiroir où il conservait les lettres de guerre de son trisaïeul, il sourit en voyant le petit mot du « Posthume » qui accompagnait le cadeau qu’il lui en avait fait, peu avant sa mort : « Je serais, Monsieur et cher descendant, bien mortifié que vous me privassiez du plaisir dont vous m’avez flatté de m’occuper d’un soin qui pût vous être agréable (d’après une lettre de Rousseau à Malesherbes, le malheureux pensait mal mais il écrivait bien !), voici donc les lettres de mon père, en sachant que tu sauras en faire ton miel. Avec toute mon affection ». Au dos du bristol, une citation de son cher Theodor Haecker : « Toute histoire est histoire de la voie vers le Salut ou de la chute loin du Salut, de la voie vers Dieu ou de la chute loin de Dieu ». En attendant le soir, il relut les précieuses missives et spécialement la dernière lettre du « Poilu » à sa jeune épouse : « Ma Louise, mon Aimée, je confie avant de rejoindre ma troupe cette lettre à mon père pour qu’il te la remette le jour où vous apprendrez ma mort. Ne te demande pas qui a gagné la bataille au cours de laquelle j’ai été tué, cela n’a pas d’importance, ce qui compte, c’est d’avoir combattu. Que notre enfant qui vient et toi soyez fiers non d’une éventuelle victoire mais de mon combat, car notre Dieu ne nous demande pas de vaincre mais de combattre. Ne pleure pas trop car mourir n’est pas la pire chose qui puisse arriver à un homme, j’y ai souvent songé et mieux compris ainsi la devise de notre chère Bretagne : “Potius mori quam foedari”. Avec l’aide de Dieu, je suis donc mort mais pas déshonoré, que cela te réconforte et t’aide, ainsi que notre enfant, à mener le bon combat jusqu’aux retrouvailles éternelles dans le beau paradis. Je t’embrasse comme je t’aime, Ma Louise. Ton Antoine. » 

La phrase « mourir n’est pas la pire chose qui puisse arriver à un homme » était soulignée, par qui ?, apparemment pas par l’auteur car le trait était au crayon et non à l’encre. L’étudiant était songeur : quoi de pire que la mort ? Le « déshonneur » ? Oui, sans doute, la désertion, la trahison en temps de guerre mais en 2018 ? C’était sans doute une « construction de l’image du poilu » comme le proclamait le titre de son mémoire, et toutes ces références religieuses !, «  construction » encore, son directeur de recherches en était parfois agacé. « C’était tout de même un sacré calotin votre trisaïeul ! », lui avait-il lancé un jour, « il faudra bien montrer le côté convenu de son discours et relativiser tout cela ». Il s’y employait, un peu honteux, les « cochons » dont le menaçait « le Posthume » ne commençaient-ils pas à le grignoter un peu ? 

À suivre...

Lire l'épisode précédent

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

Réseaux sociaux