La Onzième Heure [7/9]

Rédigé par Olivier Lelibre le dans Récits & Poèmes

La Onzième Heure [7/9]
il n’avait pas le cœur à se livrer au jeu du « Posthume » : découvrir sur quel péché capital (il fallait parfois mettre le mot au pluriel) les « créatifs » [...] s’étaient appuyés dans l’espoir de vendre leur produit.

Il s’approcha de la fenêtre pour regarder, non le spectacle de la rue parisienne, mais le ciel, c’était un conseil de son bisaïeul : « Regarde le ciel si le ciel est la seule chose à ta portée que tes ancêtres ont pu voir, sinon regarde la création sous toutes ses formes, regarde les œuvres des hommes si elles sont belles et bonnes, que le reste n’existe pas pour toi ! D’ailleurs, le reste n’existe pas ! ». Par le « reste », il désignait les images télévisées, les spectacles sportifs, les publicités dont son fils puis son petit-fils contribuaient à couvrir les murs, les laideurs architecturales, les extravagances « artistiques »… Comme toujours, ce regard porté sur l’immuable l’apaisa. Il avait particulièrement ressenti ce calme de l’invariable lors de la messe d’enterrement du vieux professeur, il n’avait rien compris à ce qui se passait dans la vieille église décrépite mais il sentait qu’il ne pouvait rien se dérouler de plus beau, ni de plus utile pour celui dont le corps – pour une fois silencieux – gisait dans le cercueil comme pour ceux qui l’entouraient, pour ceux qui répondaient au prêtre et savaient comment se comporter mais aussi pour ceux qui, comme lui et ses parents, ne savaient répondre et se demandaient quelle attitude adopter. Il avait finalement choisi d’imiter les habitués de la paroisse, agenouillé, les yeux mi-clos, il se sentit bien. Pour la première fois de sa vie, il s’était dit qu’il aimerait que cette situation dure mais son père en avait décidé autrement : « Toine, cesse de te donner en spectacle, on nous regarde ! ».

L’heure du rendez-vous annuel approchait, l’étudiant quitta son appartement pour gagner le pont de l’Alma, il dînerait plus tard. Il tentait de garder l’espèce de recueillement qui s’était imposé à lui depuis la lecture de la lettre, il évitait de regarder ce qui « n’existait pas » mais « l’inexistant » s’imposait à sa vue. Le plus navrant étant ces flots de zombies, certains sur roulettes, qui semblaient parler seuls mais en réalité, discutaient, se disputaient, le plus souvent se localisaient simplement (« j’suis dans le métro ») avec d’invisibles correspondants. Y avait-il dans cette foule une seule personne capable de comprendre ce qu’il allait faire au pont de l’Alma ? Il lui revint qu’à la fin de sa vie, vers 1892, Taine écrivit à Mgr d’Hulst une phrase que son bisaïeul aimait à répéter : « Si l’Église, par des miracles de zèle, n’arrive pas à reconquérir ces masses païennes pour en faire un peuple de croyants, c’en est fait de la civilisation française. » Les publicités s’étalaient avec arrogance mais il n’avait pas le cœur à se livrer au jeu du « Posthume » : découvrir sur quel péché capital (il fallait parfois mettre le mot au pluriel) les « créatifs » – comme ils osaient s’appeler – s’étaient appuyés dans l’espoir de vendre leur produit. 

À suivre...

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