La Onzième Heure [8/9]

Rédigé par Olivier Lelibre le dans Récits & Poèmes

La Onzième Heure [8/9]
Arrivé à la station Alma-Marceau, il se rendit chez la fleuriste habituelle et ne lésina pas sur la gerbe de lys : centenaire oblige !

Les (rares) repas de famille étaient l’occasion de diatribes de l’ancien contre les activités de ses publicitaires de descendants. Sa critique du consumérisme s’articulait en trois points : primo, vous exaltez les vices (l’égoïsme, l’avarice, la gourmandise, l’envie…) contre les vertus (la charité, l’humilité, l’esprit de pauvreté…) ; secundo, vous jouez sur l’irrationnel (les émotions, les sentiments, les désirs, les réflexes…) contre la raison (la réflexion, le sens critique, le jugement…) ; tertio, vous servez le matérialisme (l’homme-objet, l’homme-machine à consommer, la primauté de l’économique…) contre l’humanisme (l’homme-sujet, la primauté de l’intelligence et de la culture). Conclusion : vous fabriquez des esclaves infantiles. Et lorsque, invariablement, ils lui répondaient que les « gens » aimaient la publicité, il leur répondait que des esclaves heureux étaient deux fois esclaves et que lui, homme libre, ne l’aimait pas.

 

Arrivé à la station Alma-Marceau, il se rendit chez la fleuriste habituelle et ne lésina pas sur la gerbe de lys : centenaire oblige ! Après le Cours Albert-Ier, les passants se firent plus rares et il apprécia cette accalmie, d’autant que comme l’écrivait Montherlant « un homme qui porte des fleurs est toujours ridicule » (même s’il ajoutait finement « un homme qui en offre ne l’est jamais »). L’heure de la mort du « Poilu » (21 h 53 d’après la fiche du régiment, blessé au cours de la journée, il était mort « au bivouac ») approchait. Il descendit vers le port de la Conférence et laissant sur sa gauche l’embarcadère des Bateaux-Mouches, ces chers bateaux à partir desquels son bisaïeul l’avait tant de fois émerveillé des richesses de la capitale, il tourna vers le quai qui permet de s’approcher de la statue du zouave. À mi-voix, il s’entendit dire : « Il y a très exactement cent ans aujourd’hui, l’aspirant Antoine Nérigot mourait pour la France, contribuant par son sacrifice à briser l’offensive de ceux qui depuis quatre longues années cherchaient – de nouveau – à nous envahir. Nous pensons à lui, ainsi qu’à tous ceux qui, comme lui, ont préféré la mort au déshonneur. Nous n’oublions pas non plus en ce jour de sa fête, son fils posthume qui, lui aussi, vingt-deux ans plus tard lutta contre une nouvelle invasion, hélas victorieuse cette fois, de notre cher pays, son échec d’alors n’enlève rien à son mérite car “Dieu… (il chercha les mots exacts de la lettre), notre… (ce possessif lui fit drôle mais il fut finalement heureux de le prononcer), notre Dieu ne demande pas de vaincre mais de combattre”. Antoine le Posthume, pupille de la Nation, combattit tout le reste de sa vie contre l’ignorance et le mensonge, merci, merci à eux, une pensée aussi pour Louise et Jeanne et… pardon pour ceux qui ne sont pas venus, pardon pour ceux qui n’ont pas combattu ». Il lança sa gerbe. 

À suivre...

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