La Onzième Heure [6/9]

Rédigé par Olivier Lelibre le dans Récits & Poèmes

La Onzième Heure [6/9]
Les énormes bombes s’abattaient par dizaines sur le centre-ville.

Son portable sonna mais il ne répondit pas, il l’éteignit même, ce qui avait l’art de mettre ses amis et ses parents en fureur. « À quoi sert ton portable si on ne peut pas te joindre quand on en a besoin ? ! ».

Il voulait feuilleter tranquillement l’album photographique du « Posthume » : le mariage du « Poilu » et de Louise au printemps 1916, si jeunes, si beaux… Le baptême de leur fils à l’automne 1918 où tout le monde semble triste et puis un grand trou jusqu’à son propre mariage pendant une permission au début de 1940. On reconnaît Louise, toujours belle mais grave, la mariée, Jeanne, aussi blonde que sa belle-mère était brune mais leur teint pâle et leur regard doux et profond les font se ressembler. L’étudiant se fit la remarque que ce genre de femmes n’existaient plus. Il y avait toujours de belles brunes et de jolies blondes mais il leur manquait quelque chose, peut-être cette douceur, cette profondeur, cette féminité pudique, cette grâce qui fait naître chez les hommes l’envie de donner leur vie pour elles. Sur la dernière photo, Louise et Jeanne lèvent une coupe au baptême d’Antoine III « le Jeune » sans se douter que dans moins d’un an elles seront mortes toutes les deux. C’était le 16 septembre 1943, une superbe journée de fin d’été à Nantes, le jeune couple avait confié le bébé à une amie pour aller visiter Louise qui avait subi une intervention chirurgicale bénigne à l’Hôtel-Dieu, Jeanne y était allée directement, son mari avait quelques achats à effectuer en cette veille de rentrée des classes avant de les rejoindre. À 15 h 35, les sirènes retentirent, mais personne n’y prit garde, la destination habituelle des bombardiers étant Saint-Nazaire. À 16?h, des détonations se firent entendre puis un terrible vrombissement. « C’est pour nous ! » cria un homme. Les énormes bombes s’abattaient par dizaines sur le centre-ville. Le « Posthume » quitta la librairie et prit la direction de l’hôpital en tentant de se rassurer : les énormes croix rouges peintes sur son toit protégeront ses occupants. Ce ne fut pas le cas, près de cinquante bombes avaient pulvérisé l’essentiel de l’édifice. Louise et Jeanne étaient sous les décombres fumants. « Quelques jours plus tard, on vit apparaître sur les murs des ruines “Détruit par les libérateurs” inscrit au pochoir, moi, c’est ma vie qui avait été “détruite par les libérateurs”, j’ai été privé de mon père par des envahisseurs, mon fils a été privé de sa mère par des libérateurs, c’est pire, d’abord parce qu’un enfant se passe sans doute plus facilement d’un père que d’une mère, ensuite parce que je n’ai jamais eu à faire semblant de considérer les meurtriers de mon père comme mes amis. » C’est sur ces mots du « Posthume » que se terminait l’album. 

À suivre...

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