Laetatus sum, je me suis réjoui :
graduel du 24e dimanche ordinaire

Rédigé par Un moine de Triors le dans Religion

Laetatus sum, je me suis réjoui :<br>graduel du 24e dimanche ordinaire

« Je me suis réjoui quand on m'a dit : « Nous irons dans la maison du Seigneur ». Que la paix règne dans tes remparts, et l'abondance dans tes murs ». (Psaume 121, 1, 7)

 

Commentaire spirituel

Voilà une petite merveille, un authentique chef-d’œuvre de l'art grégorien. Ce n'est pas un grand graduel du 3e mode, comme on en rencontre un certain nombre durant cette période du Carême, mais au contraire un ravissant 7mode, bref, plein de vie, d'élan, d'enthousiasme et de fraîcheur. Le premier mot dit bien à quel genre de pièce nous allons avoir affaire : Laetatus sum, je me suis réjoui. L'âme éprouve ce sentiment de plénitude qu'est la joie, et elle va s'employer à la faire déborder dans son chant, expression de son amour. Ce graduel est chanté à deux reprises durant l'année liturgique, tant dans la forme ordinaire que dans la forme extraordinaire. Durant le Carême, il suit directement l'introït Laetare, qui lui aussi nous parle de joie. C'est la mi-Carême, un jour d'allégresse et de détente au beau milieu de l'austérité quadragésimale. Les chants sont au diapason de l'état d'âme de l’Église qui permet à ses enfants de respirer un peu avant de reprendre le combat. Quant à son emploi vers la fin de l'année liturgique, il faut savoir qu'il fait partie d'un formulaire de messe qui a été composé dans un milieu monastique et dont le thème principal est celui de la Jérusalem céleste. Il nous parle du temple, de la maison du Seigneur, de cette paix qui règne là où règne Dieu, cette paix et cette joie que l'on éprouve si fort lors d'un pèlerinage. Ce graduel est d'ailleurs emprunté au psaume 121, psaume qui fait partie de la série dite des psaumes graduels ou psaumes des montées, c'est-à-dire de ces chants qui accompagnaient la montée du Peuple de Dieu vers la ville sainte et vers le temple. À cause de tout cela, c'est une de ces pièces du répertoire qu'on a toujours de la joie à chanter, tant elle est facile et légère, tant elle nous parle de cette belle expérience communautaire que représente un pèlerinage où la fraternité est si facile, si délicieuse et si féconde. Ce pèlerinage, c'est aussi celui de toute notre vie et voilà pourquoi un tel chant convient à toutes les saisons de l'âme.

 

Qu'est-ce que la joie ? C'est un sentiment qui naît en nous de la présence d'une réalité aimée. Ici, la réalité n'est pas encore présente : on se dirige vers la maison du Seigneur, on va vers la joie, on éprouve la joie de l'espérance qui nous fait déjà éprouver par avance la joie de la présence proprement dite, la joie de l'amour. La joie est le sentiment ultime de l'âme : quand on est dans la joie, on ne désire plus rien, sinon que notre joie demeure. C'est un sentiment qui évoque et qui invoque en nous l'éternité, ce bonheur du ciel qui ne finira pas et qui nous comblera. Voilà ce que nous dit le texte du corps de notre graduel. Nous allons vers la maison du Seigneur, nous allons vers le Seigneur, nous allons vers l'éternité, nous éprouvons par anticipation la joie du ciel, c'est une joie communautaire. Tout y est ! Pourtant, le verset du graduel ajoute encore la notion de paix. Oui, la paix, ce n'est plus vraiment un sentiment distinct de la joie, mais c'est un état, une sorte de plénitude de joie, cette joie que l'on sait désormais inaltérable. Il n'y a plus de danger, plus de peur, plus de souffrance, plus de larmes, plus de mort, on peut être tout à notre joie, alors c'est la paix définitive. C'est ce que l'on souhaite à la Jérusalem terrestre, c'est-à-dire à l’Église notre Mère qui lutte ici bas mais que nous voudrions voir règner par la civilisation de l'amour ; c'est aussi ce vers quoi nous allons, ce vers quoi nous soupirons en pensant à la Jérusalem céleste, cette cité idéale dont nous serons les habitants définitifs. L'apocalypse décrit cette paix tout au long du merveilleux chapitre 21 : «  Alors, l'un des sept Anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux s'en vint me dire : « Viens, que je te montre la Fiancée, l’Épouse de l'Agneau. » Il me transporta donc en esprit sur une montagne de grande hauteur, et me montra la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de chez Dieu, avec en elle la gloire de Dieu. Elle resplendit telle une pierre très précieuse, comme une pierre de jaspe cristallin. Elle est munie d'un rempart de grande hauteur pourvu de douze portes près desquelles y a douze Anges et des noms inscrits, ceux des douze tribus des fils d'Israël... Et les douze portes sont douze perles, chaque porte formée d'une seule perle ; et la place de la ville est de l'or pur, transparent comme du cristal. De temple, je n'en vis point en elle ; c'est que le Seigneur, le Dieu Maître-de-tout, est son temple, ainsi que l'Agneau. La ville peut se passer de l'éclat du soleil et de celui de la lune, car la gloire de Dieu l'a illuminée, et l'Agneau lui tient lieu de flambeau. Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre viendront lui porter leurs trésors. Ses portes resteront ouvertes le jour, car il n'y aura pas de nuit et l'on viendra lui porter les trésors et le faste des nations. Rien de souillé n'y pourra pénétrer, ni ceux qui commettent l'abomination et le mal, mais seulement ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l'Agneau. » Nous allons vers cette réalité béatifiante, nous y allons ensemble, avec ces amis que Dieu nous a donnés et qui seront nos compagnons d'éternité, nous y allons par la sainteté que nous nous efforçons d'acquérir avec la grâce de Dieu, sainteté qui nous rend aptes à pénétrer dans le monde de Dieu.

Commentaire musical

La mélodie correspond on ne peut mieux au texte qu'elle a pour mission d'enchanter, et c'est vraiment le cas ici. Elle se déploie dans les hauteurs en utilisant un mode très aérien, avec des formules originales tout à fait remarquables par leur inspiration. Le corps et le verset du graduel sont composés chacun de deux phrases musicales, ce qui donne un parfait équilibre à ce joyau musical.

 

L'intonation est d'emblée pleine d'allégresse. C'est un élan qui nous emporte dès le premier mot. Le déploiement de la mélodie dans les hauteurs a obligé le transcripteur à descendre la clé de Do sur la deuxième ligne, ce qui est assez rare et déjà une indication de l'envolée du chant. L'intonation s'enroule autour du qui est la dominante du 7mode. On est donc tout de suite dans les hauteurs. L'accent de laetatus correspond à la plus brève des trois syllabes, une seule note le caractérise, il faudra bien le soulever sans s'attarder. Le reste du mot est traité de façon très fluide. La légèreté et l'éclat vocal vont donc de pair ici. L'intonation se termine en plein élan, elle prélude au jaillissement de la mélodie qui va venir tout de suite après, dès les mots suivants : in his quae dicta sunt mihi. On est propulsé par un bel écart de quarte du au Sol aigu où la mélodie va ses complaire et s'épanouir en une très belle vocalise, très gracieuse, sur mihi. La joie touche l'âme et l'emporte même en une jubilation extatique. Ce n'est pourtant qu'une promesse, mais la simple évocation de Jérusalem suffit à combler le cœur du juste.

 

Mais la joie n'est pas qu’exubérante, elle est aussi, elle et surtout un trésor intime, et c'est ce que va nous dire de façon merveilleuse la seconde phrase mélodique. Là, tout change. La mélodie va plonger au grave, le tempo va s'élargir, les voix doivent s'adoucir considérablement. On assiste au mouvement d'intériorisation de l'âme contemplative qui se recueille devant le motif profond qui l'a mise en joie tout à l'heure. « Nous irons dans la maison du Seigneur ». La joie est toujours là, mais le compositeur a su nous la faire ressentir dans sa dimension plus intime. Elle a pénétré jusqu'au fond du cœur, elle s'y confond avec l'adoration et l'amour de l'être aimé qui vit en elle autant qu'à Jérusalem. La joie chrétienne est à la fois une joie de l'espérance et un fruit de l'amour car Dieu est là déjà. On peut noter dans cette phrase l'extraordinaire vocalise de ibimus qui se charge d'intensité (et donc en crescendo) à mesure que le verbe au futur passe dans l'âme et devient réalité présente. C'est magnifique et plein d'expression. C'est à la fois une promesse et une totale certitude.

 

Le verset va reprendre le thème extatique du début de la pièce et cela se comprend bien car l'âme s'adresse désormais directement à la ville sainte. Elle l'apostrophe joyeusement pour lui souhaiter la paix, conformément à son nom (Jérusalem veut dire vision de paix) et l'abondance, la prospérité. Ce verset est tout simplement unique en son genre dans le répertoire, splendide. Le début, fiat pax se déploie en une courbe superbe, du au en atteignant le La aigu, la vocalise finale de pax étant la même que celle de mihi dans le corps du graduel. Mais cette fois la mélodie ne s'arrête plus. On atteint une seconde fois le La sur in virtute, dans la légèreté d'abord, puis avec beaucoup de chaleur vocale et d'ardeur sur la finale, à mesure que la mélodie descend au grave pour se poser sur le Sol, la tonique du mode.

 

Mais l'enthousiasme reprend bien vite ses droits et de manière très expressive dans la dernière phrase, et notamment sur le mot abundantia qui est traité de la manière la plus abondante qui soit, conformément à son sens. C'est le mot mélodique le plus long de la pièce, celui qui se déroule avec le plus de complaisance. Et l'on retrouve à la fin du mot ce motif déjà rencontré deux fois sur mihi et pax, comme un refrain de joie qui fait planer le sentiment de l'âme de façon si suggestive. C'est du grand art. Enfin la mélodie s'apaise définitivement sur les derniers mots in turribus tuis, en une cadence très enveloppée, très ondulente et chaude qui nous laisse dans l'atmosphère solide et ferme du 7mode.

 

Dom Gajard conclut son commentaire en disant : « c'est devenu un lieu commun de parler du lyrisme de la mélodie grégorienne. A coup sûr, ce n'est pas le graduel Laetatus sum qui y contredira. Il y a dans ces quelques lignes un mouvement, une puissance, une envolée, un enthousiasme, en même temps qu'une impression de sérénité et de profondeur, qui l'égalent aux plus grands chefs-d’œuvre. »

 

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