Un livre pour méditer sur les souffrances de Marie

Rédigé par Adelaïde Pouchol, entretien avec Emmanuel Leclercq, Docteur en philosophie, enseignant et écrivain. le dans Religion

Un livre pour méditer sur les souffrances de Marie

Les premières traces du culte officiel de Notre-Dame des sept douleurs remontent à l'an 1221, par l'Ordre des Servites de Marie. Mater Dolorosa, la mère de douleur, est fêtée le 15 septembre. Emmanuel Leclercq, Docteur en philosophie, enseignant et écrivain, est l'auteur de La Croix de Marie, Méditation sur les sept Douleurs de la Vierge. Adélaïde Pouchol, rédactrice en chef adjointe, l'a interrogé sur cette fête un peu particulière.

 

Vous venez de publier La Croix de Marie, Méditation sur les sept Douleurs de la Vierge.1 C'est par la Croix du Christ que nous sommes sauvés mais la souffrance de la Vierge a-t-elle aussi quelque chose à voir avec notre Salut ?

C’est la souffrance de Marie sur la Voie douloureuse. « Ils mirent la main sur un certain Simon de Cyrène, revenant des champs. Et ils le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus » (Lc 23, 26). Jésus dès lors ne porte plus la croix. Il marche le premier sur le chemin du Calvaire. Or, dit saint Luc, « Il était suivi d’une grande masse de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui. Et, s’étant tourné vers elles, Jésus dit : “Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! Pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants !” » (Lc 23, 27-28). La Vierge est au milieu d’elles. Elle ne cherche pas, comme autrefois à Capharnaüm, à s’avancer pour protéger son Fils. Son amour sensible est maintenant bien sacrifié et bien brisé. Son rôle n’est pas d’approcher pour consoler Jésus. Son rôle est de respecter la déréliction formidable où Jésus doit être pour opérer le Salut du monde. Il est encore de partager cette absolue déréliction. Elle pleure donc, cachée parmi les autres femmes. Et quand Jésus s’arrête pour parler, elle sait d’avance qu’il ne lui dira rien, à elle. C’est aux filles de Jérusalem qu’Il s’adresse. Il ne veut pas qu’elles pleurent sur lui. Il ne veut pas de consolation sensible. Elles doivent pleurer sur elles-mêmes et leurs enfants. Mais pour la Vierge, qui pleure au milieu d’elles, il ne faut pas qu’elle pleure sur son Enfant. Il faut qu’elle pleure sur les enfants d’autres femmes, sur les enfants de ceux qui font mourir son Fils. Elle veut bien, depuis longtemps elle veut tout. Mais quels brisements nouveaux lui sont demandés, et que la nature, en elle, est écrasée !

Que sa tâche, en même temps, devient sublime ! Elle pleure sur les péchés des hommes. Elle souffre non pour elle-même, mais pour le Salut du monde. Sa souffrance, toute proche de la souffrance rédemptrice, est une souffrance co-rédemptrice. Elle expérimente dans quelles régions de souffrances il faut pénétrer, par amour, pour arracher les hommes aux rigueurs terribles qui les menacent.

La Vierge Marie connaît alors la mystérieuse immensité de la Rédemption. Elle voit, d’une part, toute l’étendue du péché du monde, et, d’autre part, l’intensité et l’infinie dignité de la douleur au prix de laquelle il est compensé. À la suite de son Fils, elle descend plus avant que jamais, avec tout son être, avec son cœur et son corps, dans les profondeurs de la souffrance rédemptrice.

Elle veut par-dessus tout, ressembler à son Fils. Et s’Il est séparé pour le Salut du monde, elle désire à son tour être comme lui séparée. Alors elle lui sera vraiment unie. Elle le suivra au sein même de son œuvre rédemptrice. On pourra l’appeler la Vierge co-rédemptrice.

 

La Vierge est célébrée par l’Église, sous son vocable de Notre-Dame des Douleurs, le 15 septembre. Que pouvons-nous tirer, comme croyants, de la contemplation des douleurs de la Vierge ?

L’Église pleure deux fois dans l’année les sept Douleurs de la Vierge : le vendredi qui suit la Passion et le lendemain du jour de l’Exaltation de la Sainte Croix, le 15 septembre. Considérons l’amour qui est entre Jésus et sa Mère. Du côté de Jésus, il ne peut grandir. Il a du premier coup dans l’âme de Jésus sa pleine, son excessive mesure. Il la gardera pendant toute l’éternité. Elle est si haut que rien n’y saurait ajouter. Mais il peut grandir du côté de sa Mère. On le voit cependant dès le premier instant. C’est un composé de ce que l’ordre de la nature et celui de la grâce peuvent offrir de plus merveilleux. L’ordre de la nature : c’est l’amour sensible de Marie pour un Enfant qui, en la rendant mère a, non pas brisé mais consacré sa virginité ; elle l’a mis dans le monde sans douleur, sans être plus blessée de cet enfantement que la verrière du rayon qui la traverse. L’ordre de la grâce : c’est l’amour d’un cœur surnaturellement pur, qui n’a connu la souillure d’aucun péché, dont le premier battement fut pour Dieu, et où la charité fut toujours plénière, à la manière d’un ruisseau qui, coulant à pleins bords, s’élargirait pour devenir un fleuve.

L’amour de la Vierge pour son Fils, parfait dès son commencement, est en même temps un amour croissant. Sa perfection première est la perfection du germe. Il faut qu’il éclose, qu’il vienne à la perfection du fruit. Or, tout conspire à cette fin. D’abord, la docilité de la Vierge. Docilité délicate, clairvoyante, prompte à se creuser de minute en minute à mesure que les exigences divines sont progressivement manifestées. Cette docilité s’est accrue d’une façon prodigieuse au moment où, à l’Ange qui vient lui révéler sa vocation, la Vierge répond avec ses paroles et avec son cœur : « Voici la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta parole » (Lc 1, 38). Elle continuera de grandir, à pas immenses, jusqu’à la mort de la Vierge. Il le faut bien. Car, à l’instant de l’Incarnation, Celui qui vient pour enseigner les exigences inconnues de l’amour, elle le porte en elle. Il lui demande plus qu’à tous les autres. Et c’est ainsi qu’il fera grandir en elle l’amour. Nul amour ici-bas ne lui est cher, en effet, comme cet amour de sa Mère. Il va lui-même entreprendre de le diriger. Ce ne sera pas ici premièrement, comme ailleurs, la mère qui donne, et l’enfant qui reçoit. C’est l’Enfant qui est Maître de l’amour. 

 

À travers ses sept Douleurs, Marie se dévoile avant tout comme une mère... La contempler ainsi, n'est-ce pas une manière de mieux se comprendre comme son enfant ?

En effet, Marie nous montre le chemin comme une Maman montre le chemin à son enfant. Elle nous prend par la main. Une nouvelle vie commence pour la Vierge Marie à la mise au tombeau de son Fils. C’est dans le silence de la mort de son Fils, qu’une nouvelle vie commence pour la Vierge Marie. Son rôle sera d’être placée au cœur de l’Église militante pour la soutenir par le silence de sa contemplation et de son amour. L’amour appartiendra à d’autres. L’Évangile parle de Marie de Magdala et de l’autre Marie qui, après le départ de Joseph d’Arimathie, demeurent assises quelque temps près du tombeau (Mt 27, 60-61), pendant que les autres femmes redescendent préparer des aromates et des huiles parfumées (Lc 23, 56), car l’embaumement de Jésus a dû se faire rapidement. Il est encore question d’elles au matin de Pâques, et de Jean, dont Marie est devenue la mère, et de beaucoup d’autres. Mais il n’est plus question de Marie. Toute sa vie est à l’intérieur. Elle avait entendu jadis les premières paroles de Jésus et les avait gardées dans le fond de son cœur. Elle vient d’entendre ses dernières paroles, ses sept dernières paroles, dont la mémoire suffira bien à remplir tout le temps qu’il lui reste encore à passer sur la terre. Elle sait que l’œuvre du Christ personnel est consommée, et que l’œuvre du Christ total, de l’Église, est commencée. Elle n’avait pas prêché, elle avait contemplé, aimé, souffert pendant la vie publique de Jésus ; elle n’avait pas davantage à prêcher maintenant qu’Il venait de fonder l’Église dans son Sang. Son rôle serait de contempler, d’aimer, de souffrir pour l’Église. Et si l’Écriture rappelle encore une fois son nom, à la veille de la Pentecôte, ce sera pour nous montrer sa prière mêlée à celle des Apôtres, des frères de Jésus et de la communauté chrétienne : « Tous persévéraient unanimement dans la prière, avec quelques femmes, et Marie la Mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1, 14). Marie est cette femme qui nous apprend à être là, dans le silence. Marie est Celle qui nous apprend à faire silence pour laisser Dieu nous parler. Marie est cette Femme qui nous donne l’exemple, en restant debout dans la douleur, digne malgré les calomnies et les injustices. Marie est le phare dans la nuit de nos tempêtes. Marie est celle qui nous apprend à prier en silence, dans la profondeur du cœur et la docilité à l’Esprit. Marie nous montre le chemin. En cela oui, Marie est notre Mère, et nous sommes ces enfants.

 

Comment avez-vous conçu votre livre ? Y a-t-il une méditation pour chacune des sept Douleurs prédites par Siméon ?

 « Ton âme, à toi aussi, sera percée d’un glaive ». De la première à la septième Douleur, le glaive prédit par Siméon s’est enfoncé progressivement dans le cœur de la Vierge, lui apportant la connaissance expérimentale de douleurs toujours nouvelles. Maintenant elle est plus désolée encore que la Jérusalem sur laquelle se lamente le prophète : « À qui te comparer, à qui t’assimiler, fille de Jérusalem ? à qui t’égaler pour te consoler, fille de Sion ? Car ta douleur est immense comme la mer » (1). Mais elle est demeurée forte dans la douleur. Ni son âme, ni son corps délicat n’ont faibli un seul instant. Si elle n’a pas au sens strict subi le martyre (2), son amour et son courage surpassent inconsidérablement l’amour et le courage des martyrs. Et sa douleur excède celles des martyrs : elle a porté plus qu’eux le poids terrible du péché du monde. Elle est martyre éminemment, si elle ne l’est pas formellement. Elle dépasse les vierges par la pureté, et elle dépasse les martyrs par la force, et la liturgie peur chanter au dernier répons des matines : « Salut, ô Reine généreuse, Rose première des martyrs, et Lys parmi les vierges... » ou encore, à la communion de la Messe des Douleurs : « Heureux les sens de la bienheureuse Vierge Marie, qui sans connaître la mort, méritèrent la palme du martyre sous la croix du Seigneur ! ».

Qui donc, autant que la Vierge de Compassion, saura nous découvrir les profondeurs du mystère de la Passion ? L’Église pleure deux fois dans l’année les sept Douleurs de la Vierge : le vendredi qui suit la Passion et le lendemain du jour de la Croix Glorieuse le 15 septembre. Le souvenir de chacune des sept Douleurs est rappelé, dans ce dernier office, aux répons de matines. Les trois premières sont contemporaines de l’Enfance de Jésus. Les quatre dernières de sa Passion et de sa mort. Entre ces points extrêmes, d’autres épreuves sont venues visiter la Vierge. On ne veut pas dire qu’« elle a eu constamment présente à ses yeux la Passion de Jésus ». Sainte Thérèse de Lisieux pense même le contraire. Il reste que, même aux moments heureux, elle a gardé cette gravité que donnent toujours, aux âmes profondes, le souvenir des grandes douleurs passées et la certitude de plus grandes douleurs à venir.

 

Pourquoi ce livre ? Pourquoi avez-vous souhaité vous pencher tout spécialement sur ce thème de la Vierge des Douleurs ?

En ces temps difficiles que nous vivons, par la guerre, la souffrance, la violence, beaucoup de personnes souffrent. Écrire ce petit livre était pour moi tenter de montrer que dans la souffrance l’homme n’est pas seul. Marie a porté les souffrances de son Fils, et elle continue à porter les souffrances de l’Église. Marie est là pour nous aider dans les moments douloureux que nous passons. Le monde n’est pas seul. Marie est là. Elle nous aide à porter nos douleurs personnelles et les douleurs du monde. Et elle nous montre l’exemple de la fidélité et de l’amour inconditionnel au Seigneur. La douleur de la Mère de Dieu. C’est un secret entre Marie et Jésus. L’Église le conserve avec amour. Elle ose le commenter dans sa liturgie de la fête des Sept Douleurs, avec une compassion, une tendresse pleine de respect. Elle n’interdit même pas les humbles commentaires pourvu qu’ils soient exacts, s’ils ne prétendent, à propos d’un Mystère ineffable, que balbutier le moins qu’on en puisse dire, afin de tenir les esprits au-dessus des régions de l’erreur ou de l’oubli. Mais elle sait mieux que personne que les seules paroles inspirées, quand elles sont reçues par la foi vive et contemplées dans la clarté des dons d’intelligence et de sagesse, ont une vertu privilégiée pour faire passer les âmes, grâce à ce qui est exprimé dans le discours, jusqu’au cœur inexprimable du Mystère révélé.

 

Emmanuel Leclercq, La Croix de Marie, Méditation sur les sept Douleurs de la Vierge, Téqui, 104 p., 9,50 e.

1. Thrènes 2, 13. Passage repris au capitule des laudes. 

2. AQUIN (d’), Saint Thomas., Suppl., qu.96, a.6, ad 4.

 

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