La petit voie de Thérèse Martin

Rédigé par Anne Bernet le dans Religion

La petit voie de Thérèse Martin

Thérèse de Lisieux évoque, pour trop de gens, la fade image de piété d’une petite carmélite qui sourit en faisant pleuvoir sur la terre les roses promises à la veille de sa mort. Pourtant, dans les années 50, le romancier Gilbert Cesbron invitait déjà, selon le titre de la pièce qu’il lui consacrait à « casser la statue », c’est-à-dire à débarrasser Thérèse de tout le fatras dévot, toutes les bondieuseries qui la défiguraient. À ce prix seulement, il devenait possible d’appréhender la grandeur de cette âme de feu et de saisir pourquoi l’Église ferait de cette fillette morte à vingt-quatre ans au carmel où elle s’était ensevelie à quinze, l’un de ses docteurs, et non des moindres.

L’on a beaucoup écrit sur Thérèse, des livres admirables souvent, et d’autres qui le sont moins. S’attacher à ces biographies savantes ou grand public n’a rien d’inutile, au contraire, mais il ne faudrait pas qu’elles empêchent de lire l’Histoire d’une âme (éditions de l’Emmanuel. 340 p. 12 €), qui, par certains aspects, s’apparente aux Confessions de saint Augustin. Il faut sans doute une certaine maturité spirituelle pour l’apprécier. Le style, à la différence de celui de l’évêque d’Hippone, a, très marqué par son époque, vieilli, quoique Thérèse ait possédé la langue française avec une étonnante sûreté et certaines images, à commencer par la célèbre « petite fleur blanche » à laquelle elle se compare, peuvent en agacer certains par sa mièvrerie. Il ne faut pas surtout pas en rester là.

Thérèse, en fait, est une guerrière, et cela explique son affection pour Jeanne d’Arc ; ces deux-là sont sœurs à leur façon. Elle le comprend, enfant, -elle a environ quatre ans.- au cours d’un rêve étrange qu’elle n’oubliera jamais, quand elle se voit surprendre, dans la buanderie familiale, deux diablotins qui dansent follement, malgré les fers à repasser qu’ils ont aux pieds. Plus étonnée qu’effrayée, elle s’approche, et sa seule présence met en fuite « ces pauvres petits diables » qui se cachent pour lui échapper puis regardent furtivement si elle est encore là, l’air paniqué. Thérèse découvre ainsi que le démon est un « lâche que le regard d’une enfant » peut mettre en fuite. Il est vrai que cette enfant-là, c’est elle, et pas une autre … Dès lors, malgré les souffrances intimes d’un cœur trop aimant, déchiré par la mort de sa mère, puis l’entrée au carmel de ses aînées tant chéries, Marie et Pauline, elle sait que le salut des âmes, la sienne et celle des autres, passe par un combat incessant contre des puissances ténébreuses que la pureté du cœur suffit à défaire. Et, s’il lui semble qu’elle n’a pas l’étoffe d’une « grande sainte », -hélas, que devrions-nous penser, nous qui ne sommes pas Thérèse Martin ?!- elle s’appuiera sur Jésus pour atteindre les sommets auxquels elle aspire et qu’elle ne peut atteindre.

Cela pourrait, jusqu’à un certain point, résumer la « voie d’enfance » de sainte Thérèse et cela suffirait déjà à sa gloire. Cependant, pour appréhender la vraie grandeur de cette fille indomptable, il convient de se plonger dans les manuscrits B et C, lorsque la maladie la détruit lentement, qu’elle se sait vouée à une mort prématurée, et que, dans un effort héroïque, elle accepte d’entrer de son plein gré dans « la nuit de l’âme » décrite par saint Jean de la Croix, et d’aller s’asseoir afin de les sauver, à la table des pécheurs. Il n’est peut-être pas, dans toute la littérature spirituelle, de passage plus étonnant et plus grand que l’aveu par Thérèse de cette perte apparente de la foi qu’elle ressent : « il me semble que les ténèbres, empruntant la voix des pécheurs, me disent en se moquant de moi : ‘’ Tu rêves une lumière, une patrie embaumée des plus suaves parfums, tu rêves la possession éternelle du Créateur de toutes ces merveilles, tu crois sortir un jour des brouillards qui t’environnent. Avance, avance ! Réjouis-toi de la mort qui te donnera, non ce que tu espères mais une nuit plus profonde encore, la nuit du néant !’’ […] Je ne veux pas en écrire plus long, je craindrais de blasphémer. J’ai même peur d’en avoir trop dit … »

Thérèse ne peut alors imaginer combien d’âmes elle aura arrachées, par son épreuve, et l’aveu qu’elle en fait, à ces ténèbres, ce brouillard, où, seule, sans plus sentir la présence du Bien Aimé, elle eût le courage d’entrer et de marcher pour sauver les autres.

Mièvre et fade, cette fille-là ?! Il n’en est pas beaucoup de sa trempe.

C’est cette puissance de Thérèse, manifestée depuis sa mort par une pluie de grâces peut-être sans égal dont nous n’aurons la pleine révélation qu’aux Cieux, que Christine d’Erceville révèle aux adolescents dans un très beau roman, d’une vraie force, Thérèse et les prisonniers de l’ombre (Salvator, 265 p ; 17,50 €.).

En juin 1944, Cécile est confiée à sa grand-mère qui habite Caen. Mauvaise idée : peu après, le débarquement américain écrase sous les bombes les villes de Normandie. Cécile, sa grand-mère et les habitants de l’immeuble se retrouvent coincés dans la cave, ensevelis sous les gravats, sans espoir apparent de s’en sortir. Des jours durant, ils vont devoir survivre, dans l’attente de secours improbables. Dans le sac de la grand-mère, un livre qui ne la quitte pas, Histoire d’une âme. D’abord rebutée par cette lecture, Cécile va voir, dans sa prison, s’ouvrir des horizons insoupçonnés.

Le miracle, car, avec Thérèse, il a toujours lieu, lui rendra la lumière du jour, et lui permettra de dissiper les ombres mortifères que ses voisins, liés par un sinistre secret, cachaient en leurs cœurs. 

Comment un petit livre écrit par une jeune fille morte sans avoir rien connu de la vie et du monde opère-t-il de telles prodiges ? Christine d’Erceville donnerait l’amour de Thérèse et de la voie d’enfance aux plus blasés.

À lire et faire lire d’urgence, pas seulement aux plus jeunes.

 

 

 

  

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