Rome et la Grèce en bédé

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Rome et la Grèce en bédé

Vous connaissez Astérix, bien sûr, et Alix, le jeune Gaulois passé au service de César. 

Pourtant, ils ne sont pas les seuls personnages de bandes dessinées à vivre dans le monde antique. Depuis quelques années, plusieurs séries, souvent de grande qualité historique et artistique, se disputent les faveurs du public. Mais attention : elles s’adressent exclusivement à un public adulte car sexe et violence n’y sont pas tabous. Au contraire.

Une mention spéciale doit être réservée à la série Murena, (Dargaud) de Dufaux et Delaby, celui-ci, décédé prématurément, ayant été remplacé, pour un dixième volume que les amateurs désespéraient de voir paraître, par un jeune dessinateur italien, Théo Caneschi, qui a remarquablement su prendre une relève difficile.

Impossible d’entrer dans le détail d’une aventure complexe, sous le règne de Néron, qui oppose un jeune patricien, Lucius Murena, à Néron, son ami d’enfance, devenu son pire ennemi après lui avoir volé l’affranchie Acté, dont il était amoureux, et tué sa mère. Au fil du temps, Murena, obsédé par sa vengeance, aura ourdi tous les plans afin de tuer l’empereur. Il a même, dans sa haine obsédante, été à l’origine, involontaire, de l’incendie de Rome. Sa rencontre avec Pierre, et le martyre de celui-ci, ont-ils eu raison des démons qui rongeaient l’âme de Lucius ?

Le dernier opus, Le Banquet (Dargaud, 72 p., 11,99 €), peut le laisser penser. Quand l’occasion de tuer Néron s’est offerte à lui, il l’a laissée passer. Qui est-il, au fond, pour juger l’empereur et ourdir sa mort ? Face à l’incendie de Rome, Néron s’est révélé grand. Est-il encore temps de lui avouer la vérité sur les origines d’un désastre dont les chrétiens sont accusés à tort ? 

Grâce à Pétrone, Murena se fait inviter à la folle soirée donnée par le richissime affranchi Trimalcion, sachant que Néron y paraîtra. Mais certains ne veulent pour rien au monde d’une réconciliatin entre César et son ancien ami. Au sortir du banquet, Murena, victime d’une agression, laissé pour mort, est recueilli par Lemuria, la sœur de Pison. Amnésique, sous l’emprise de la jeune femme, Lucius se retrouve malgré lui pris dans les rets d’une conspiration contre Néron.

Les grands atouts de la série, sérieux historique, qualité de l’intrigue, splendeur de l’illustration, demeurent. Le nouvel illustrateur, qui, sagement, il n’a pas cherché à imiter son prédécesseur, a révélé un sens du détail foisonnant, peint des décors presque magiques dans leur angoissante beauté, et trace d’un Murena mûri et d’un Néron vacillant toujours davantage au seuil de la démence, de magnifiques portraits.

Une très grande réussite, mais pour adultes avertis.

Autre réussite, signée Stéphane Piatzszek, Alessio Lapo et Giuseppe Quattrocchi, L’aigle et la salamandre (deux tomes; éditions Soleil, collection « Quadrants », 48 p., 14,50 €) 

Juillet 64 : Rome flambe. Le jeune Gaius Atius Mus perd tout dans l’incendie, à commencer par son père, riche chevalier qui a choisi de périr avec ses chevaux de course dans l’écurie en flammes. Atius s’est-il suicidé parce qu’il avait lancé une compagnie d’assurances spécialisée dans l’incendie et se savait ruiné par le désastre ? Son fils le croit, jusqu’au moment où le préfet du prétoire, le redoutable Tigellin, que la plèbe regarde comme le véritable responsable du drame, lui propose de l’aider à démasquer les coupables. Très vite, Gaius comprend qu’il a eu tort d’accepter ce marché. Mais avait-il le choix et que signifie ce mystérieux signe de la Salamandre cher à son père qui reparaît sur les départs de feu ? Pourquoi Tigellin semble-t-il si aise de s’en prendre à ces sectateurs d’une nouvelle foi que l’on commence d’appeler chrétiens ?

Force est d’admettre qu’en ce qui concerne la bande dessinée historique, l’école italienne, par la remarquable qualité de son dessin, sa couleur, sa précision et le sérieux de ses reconstitutions, demeure inégalable. Cet album le démontre une fois de plus en mettant sur un bon scénario, français, des images d’une exceptionnelle splendeur. L’on s’en étonnera moins, sachant que Lapo a longtemps travaillé dans la restauration de fresques. Superbe. 

L’on regrettera d’autant plus son remplacement, dans le second tome, par un autre dessinateur ; Quattrochi a, certes, des qualités et son dessin n’a rien de déplaisant, mais il manque ici ce qui faisait du précédent album un enchantement visuel.

Surprenante tentative, (Quadrants, 48 p., 14,50 €) de marier l’Orient et l’Occident en un seul album grâce au scénariste français Olivier Richard et au dessinateur chinois, Yang Wei Lin, Da Quin

Dans la province du Quansu, à l’Ouest de la Chine, certaines populations ressemblent à des Européens. D’après les traditions locales, ces gens descendraient des survivants, romains, gaulois et galates, des légions de Crassus. Au lendemain de l’effroyable défaite de Carrhae, en -53, les Parthes auraient épargné les vaincus les plus valeureux et les auraient déportés aux confins de leur empire afin de les affecter, comme supplétifs, à la garde des forts exposés à la menace chinoise.

Partant de cette hypothèse, aussi séduisante que controuvée, Olivier Richard imagine les destins du centurion Numa et du chef galate Brennus, échappés à l’esclavage militaire auquel les Parthes les avaient voués et passés au service du prince Xiao Long, l’un des fils de l’empereur des Sères. En échange de leur aide dans sa quête de son frère, disparu au cours d’une expédition maritime vers la mythique terre de Fusang, Xiao Long a promis de les aider à regagner Rome. Les deux hommes, en acceptant son offre, n’imaginent pas l’effarant et terrible périple qui les attend.

L’intrigue est d’une incontestable originalité mais, si elle se démarque de la production ordinaire, elle le doit surtout au style du dessinateur qui allie, à la beauté classique de son trait et au sérieux de sa reconstitution historique une violence propre à la bande dessinée asiatique inusitée en Occident qui fait de ses planches un grand festival sanglant d’un angoissant réalisme. Là encore, cette violence va de pair avec l’érotisme.

Quittons Rome pour l’ambitieuse série, Les Sept Merveilles du monde de Luca Blengino, (Delcourt, 54 p., 14,50 € le volume).

À travers des intrigues bien tournées et documentées, le lecteur découvre les jardins suspendus de Babylone, le phare d’Alexandrie, l’Artémision d’Éphèse, la statue de Zeus à Olympie, le Colosse de Rhodes, le mausolée et les pyramides. 

De volume en volume, Blengino confirme la grande qualité de son projet, promenade documentée, crédible et pleine de surprises dans une Antiquité admirablement ressuscitée par des dessinateurs italiens, références en fait de crédibilité historique et d’esthétisme. 

 

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