J’ai vu une demoiselle…

Rédigé par Jean de Saint-Jouin le dans Tribune libre

J’ai vu une demoiselle…
Vermeer, La Jeune fille à la perle

Il est d’expérience qu’un père de famille nombreuse passe plus de temps dans les salles d’urgence qu’un ministre de la santé. Lorsque sa progéniture est majoritairement de sexe masculin, l’occurrence des visites se multiplient aux rythmes des multiples aventures de ces escaladeurs de murailles. Pour ma part, lorsque je me présente aux urgences, on me salue par mon prénom. Je crains qu’ils ne finissent d’ailleurs par nommer une des salles de traitement en mon honneur tant ma descendante honore avec dévotion et régularité les offices des fils d’Hippocrate.

 

L’autre jour, une fois n’est pas coutume après tout, j’accompagnais une de mes filles qui avait eu une mésaventure à l’école. Alors que nous attendions à l’extérieur de la salle de radiographie (l’une des nombreuses pièces qui pourraient, en droit, prendre mon patronyme) je vis une chose des plus étonnante.

 

Une jeune fille de 16 ou 17 ans sortait de la pièce où les patients doivent se revêtir de la peu reluisante chemise d’hôpital. Vu sa relative petite taille, la chemise lui faisait office de robe. Ainsi vêtue, elle s’assit, évidemment inconfortable. Je notai son très joli visage, encadrée par de fort beaux cheveux bouclés. Sensible à la beauté de la création, je lui souris, dis un petit ave pour elle et recommençai à expliquer en détails à ma petite file le fonctionnement des machines à rayons X… 

 

Quelques minutes plus tard, la jolie demoiselle fut appelée et se rendit à la salle de traitement. Elle marchait avec grâce, à pas léger, en tentant d’ajuster au mieux sa robe de fortune. Charmante, malgré les circonstances.

 

Je ne la revis que quelques minutes plus tard, sortant de la salle, avec ses vêtements réguliers. Quel choc! En fait, j’ai failli ne jamais la reconnaitre. Jeans moulants, t-shirt informe, elle bondit de la salle en marchant comme un légionnaire. De la jolie jeune fille, il ne restait quasi plus rien… Le port altier, le pas délicat, le geste lent… tout s’était éclipsé. Même son joli visage était devenu comme invisible. L’impression de beauté d’était évanoui au profit d’un corps, commun, sans intérêt.

 

J’avais vu une demoiselle, je voyais désormais un camionneur. Chose surprenante, ma fille avait eu exactement la même impression. Quel changement!

 

Le vêtement n’est pas neutre et entretient une très complexe relation avec notre être. En effet, s’il constitue une sorte de médiation entre la personne et le monde qui l’entoure en projetant l’image d’une partie intégrante de qui nous sommes, il a aussi une autre fonction, qui semble avoir été complètement oubliée. En effet, le vêtement structure notre être en lui rappelant de manière sensible quelle attitude nous nous devons d’entretenir avec le monde qui nous entoure. Le vêtement est maitre des âmes.

 

1er mouvement : Dire qui nous sommes

Le policier a son képi. Le moine son habit. L’employé de la grande chaine son uniforme. Le roi sa couronne. Le businessman sa cravate. L’avocat sa toge. Le prisonnier ses rayures. Le mécanicien son bleu de travail. La mariée sa robe immaculée. Le dormeur son pyjama.  

 

Se vêtir annonce, d’une façon ou d’une autre, quel rapport nous entretenons avec les autres, c’est-à-dire le rôle que nous jouons. Il s’agit de l’actualisation de codes sociaux complexes, propres à chaque époque civilisée, et qui ont un rôle très importants. On cherche pourtant aujourd’hui à renoncer à cette médiation en dissociant le vêtement du rôle politique (au sens le plus large) de chacun. Ironiquement, la nature reprenant ces droits, nous n’avons fait que raffermir le lien de manière plus solide encore. Représentants d’une génération insipide et sans culture, nous en avons pris l’habit. Du coup, le mauvais goût est devenu la référence et le vulgaire, tout naturel.

On habille les femmes en hommes et les hommes en singe. C’est Darwin fait couturier. De toute façon, quand les professeurs se fringuent en fermier on récolte des générations de navets.

 

2e mouvement : Structurer le soi

Le mot habit a la même racine qu’habitus, cette disposition morale stable, soit vice, soit vertu. Et l’effet dudit vêtement sur l’homme interne est étonnant. Observez ce jeune homme, habitué aux guenilles, et déambulant avec une démarche toute néandertalienne. N’est-ce pas miracle de le voir soudain quasi homo erectus par l’effet d’un probable « veston manquant » ?

 

N’avons-nous pas tous l’expérience de cet effet d’uniforme qui modifie nos actions ? Qui nous rappelle à ce que nous devons être ? À comment nous devons nous comporter? 

 

J’ai vu une demoiselle. Cette chemise d’hôpital était-elle la première robe de son existence ? Pardonnez mon indécrottable réalisme, mais lui a-t-on même déjà dit qu’elle était une fille et que cela commandait des égards ? 

 

Comment habillons-nous nos enfants ? Connaissons-nous encore les codes du savoir vivre ? L’église n’est pas l’étable et la voie publique n’est pas la palestre. Nos filles s’habillent-elles suivant un habitus vertueux ? Leurs toilettes les incitent-elles à ce qu’on attend de leur immense dignité ? Et nos garçons ? Quel modèles cherchent-ils à imiter ? Quel exemple leur donne-t-on ? 

 

Une nouvelle chevalerie naitra disait Dom Gérard… Si les dames sont en legging, gageons qu’ils ne guerroieront pas longtemps!

 

 

 

 

 

 

 

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