L’épuration des gens de lettres de 1939 à 1949

Rédigé par Propos recueillis par Philippe Maxence le dans Culture

L’épuration des gens de lettres de 1939 à 1949

Aujourd’hui encore, la France n’est pas parvenue à se réconcilier avec elle-même à propos de la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi il est intéressant de voir comment s’est déroulée l’épuration des gens de lettres, moment révélateur d’un passé qui ne passe pas ! Regard de l’écrivain et historien Jacques Boncompain.

 

Vous avez conduit et publié un dictionnaire un peu particulier puisqu’il s’intitule Dictionnaire de l’épuration des gens de lettres 1939-1949?(1). Pourquoi une telle œuvre plus de 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale ?

Jacques Boncompain : Elle clôt l’étude de la condition des auteurs, des Grecs anciens à nos jours. La précédente intitulée De Dumas fils à Marcel Pagnol (2) allait de 1871 à 1996, abordait déjà ce sujet de manière synthétique, mais la masse d’archives que j’ai pu découvrir et consulter justifiait d’y consacrer un volume particulier. 

 

Dans sa préface, Henri-Christian Giraud écrit à propos de votre livre : « Il y a des lectures qui ne laissent pas indemnes. » Pour quelle raison un tel jugement pour ce qui est techniquement un dictionnaire ?

   Outre la restitution fidèle du dossier de chaque auteur il m’a paru nécessaire de relater dans quel contexte cette vaste opération a été conduite, pourquoi, par qui, selon quels critères et quelle avait été l’activité des organismes professionnels pendant la guerre, sous l’Occupation et à la Libération. Ainsi le lecteur dispose-t-il d’une multitude d’informations pour fixer son appréciation du comportement des uns et des autres en ces temps troublés où il était difficile de savoir quel parti prendre. Dans ce qui s’avère un sondage fascinant la nature humaine déploie ses faiblesses. Peu échappent à la critique. D’où l’installation d’un malaise dans l’esprit du lecteur dont bien des certitudes sont remises en cause. Le gris domine. 

 

Deux dates frappent d’emblée à la découverte de votre Dictionnaire. Elles constituent en quelque sorte les bornes de votre travail. On s’attend à y voir la date de 1944, or vous partez de 1939 pour aller jusqu’en 1949. Pour quelle raison ?

   La dernière guerre est fille des précédentes. Pour s’en convaincre il convient de lire Les Intellectuels devant la défaite. Dans cet essai publié en 1943 Michel Mohrt a voulu savoir comment les grands écrivains contemporains du désastre de Sedan avaient réagi. Aussi ai-je introduit le dictionnaire par un précipité de ces trois conflits qui en forment un seul. Le dernier a été déclenché en 1939. Dès cette époque la répression d’intellectuels a été organisée. Ainsi d’Henri Jeanson poursuivi pour « provocation de militaires à la désobéissance, provocation à l’insoumission et complicité ». 

 

Qui sont les auteurs concernés par l’épuration ? Combien sont-ils ? Sur quels critères ont-ils été épurés ? Sur quels documents vous êtes-vous appuyé pour dresser cet inventaire unique à notre connaissance ?

   Un armistice est une simple suspension d’armes. Bien que militaire, le général De Gaulle, dès sa signature, n’a voulu y voir qu’une « trahison » et une « capitulation ». Du coup l’ensemble de ceux qui ont semblé s’en accommoder ont fait figure de suspects à ses yeux. Portant les auteurs en haute estime, recherchant leur soutien, il s’est montré particulièrement exigeant avec eux. (Ainsi ne pardonnera-t-il jamais à Paul Morand de ne pas l’avoir rallié.) Bien plus, avoir fait publiquement acte d’auteur pendant l’Occupation, en se soumettant à la fois à la censure du Gouvernement français et de l’Occupant, présume l’acceptation de collaborer avec l’ennemi… Sartre ou Camus exceptés. Sous tutelle communiste des questionnaires contraignants seront élaborés, leur notification étant mise à la charge des organisations professionnelles. Chaque auteur devra justifier de son activité : nature des œuvres publiées, étaient-elles ou non susceptibles de favoriser la propagande nazie ou fasciste ?, étendue de leur diffusion, droits encaissés, contacts avec les Allemands, attitude à l’égard des Israélites, adhésion à des organismes condamnés pour collaboration… Aussi ce Dictionnaire constitue-t-il une banque de données de la quasi-totalité de ce qui a été créé et publié, dans tous les genres. 

   J’ai dépouillé aux Archives Nationales les 2 500 dossiers de la Commission Nationale d’Épuration mise en place par le général De Gaulle, le 30 mai 1945, pour juger en dernier ressort ; les archives des Organisations professionnelles d’auteurs et nombre d’archives personnelles, en majorité inédites. À cet ensemble se sont ajoutés les témoignages recueillis auprès des intéressés ou de leur famille au long de mon activité au sein de la Société des auteurs. 

 

 

 

 

 

Quelle a été la discrimination exercée contre les auteurs juifs pendant la guerre ?

   L’arrivée massive d’auteurs juifs immigrés avant la guerre a suscité des réactions corporatistes, en particulier de la part de la Société des auteurs de films et de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM). Cette situation s’est aggravée et généralisée dès l’Occupation allemande. Dans une certaine mesure les lois raciales de Vichy ont été adoptées pour empêcher les autorités d’Occupation d’en prendre de plus drastiques, en les gagnant de vitesse. Il s’agit là d’un des points polémiques les plus sensibles que j’ai traité plus à fond dans un nouvel ouvrage à paraître consacré à Pétain et De Gaulle. 

   Le défaut majeur de toute étude historique est l’anachronisme, savoir : juger les évènements d’une époque à partir de ce que nous en savons aujourd’hui et selon notre mentalité. N’oublions pas que la France, à genoux, vivait sous un régime de terreur et que toute opposition frontale entraînait une réaction d’une violence inouïe de la part de l’Occupant avec lequel il convenait de biaiser. D’où des choix cornéliens et la difficulté de juger aujourd’hui, au cas par cas, s’il y a eu quête du moindre mal ou collaboration active. Cela est vrai en tous domaines mais en particulier s’agissant de la condition des Israélites. 

 

Dans votre introduction, vous pointez la responsabilité conjointe du général De Gaulle et du parti communiste. Y a-t-il eu collusion entre eux ?

   À la veille de la guerre De Gaulle n’était pas hostile à une entente avec l’URSS en vue de contenir l’Allemagne. Il me semble, en revanche, que son rapprochement avec les communistes au cours des hostilités a été conjoncturel et conçu à des fins personnelles. Tenu en laisse par Churchill, rejeté par Roosevelt il a voulu trouver un peu d’air auprès de Staline. Ses avances se firent plus pressantes lorsque le général Giraud parut en passe de l’emporter sur lui. Staline lui fit payer son soutien au prix fort : l’entrée des communistes au sein du Comité Français de la Libération Nationale. Désormais dans la place ils vont tirer les ficelles de la Résistance française et prendre la haute main sur l’épuration afin de discréditer, voire d’éliminer leurs ennemis. Si la France apparaît encore aujourd’hui comme une démocratie populaire qui ne dit pas son nom, difficilement réformable, la responsabilité en revient, me semble-t-il, pour beaucoup, au pacte gaullo-bolchevique dont Henri-Christian Giraud a montré en plusieurs ouvrages magistraux toute l’étendue et la continuité, jusqu’en mai 1968. 

 

   Il y a eu une épuration gouvernementale, qui a frappé par exemple Georges Suarez, Paul Chack ou Robert Brasillach. Une autre qui a été menée par les sociétés d’auteurs. Comment les épurateurs établissaient-ils la distinction entre les faits qui relevaient d’une activité professionnelle qui devait continuer malgré la guerre et une véritable collaboration avec l’ennemi ?

 

   Il y eut d’abord une épuration sauvage, puis le Gouvernement provisoire chargea les organisations professionnelles de « faire le ménage » parmi leurs membres – démarche contre-nature alors qu’elles avaient été conçues pour les protéger sur un pied d’égalité – jusqu’à se saisir à bras-le-corps du problème et traduire les suspects devant des tribunaux spéciaux. Fut considéré à charge et un manque de « dignité patriotique » le fait d’avoir continué une activité littéraire et artistique sous la coupe de l’Occupant. 

 

Note-t-on une différence de traitement dans l’épuration des écrivains, des journalistes, des acteurs de théâtre ou des gens de cinéma ?

   Tous étaient particulièrement examinés en raison de leur influence prêtée sur le public. Le talent valait circonstance aggravante. Ainsi Montherlant, auquel on ne trouva rien à reprocher, écopa tout de même d’une condamnation. L’un de ses juges avouera : « Nous avons été obligés de lui donner quelque chose à cause de son nom ». Ne parlons pas de Sacha Guitry.

 

L’une des conséquences de la guerre n’aura-t-elle pas été de placer les sociétés d’auteurs plus directement sous tutelle politique et de les conduire à un travail de discrimination idéologique ?

   À l’issue de la Commune le Gouvernement n’exigea pas des Sociétés d’auteurs l’exclusion de leurs membres qui avaient pactisé avec le régime insurrectionnel. Lorsqu’en assemblée générale de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) Xavier de Montépin souleva cette question, il lui fut répondu : « Pas d’appréciation politique dans une assemblée littéraire ! ». Tout le contraire de ce qui s’est passé à la Libération, au grand dam d’un Jean Paulhan, résistant et adepte de la liberté de l’écrivain. 

   L’ouvrage rend compte des différences relevées dans les organismes professionnels, particulièrement au sein de la Société des gens de lettres attachée à juger par elle-même et hostile à la constitution de la Commission nationale d’épuration. 

 

Y a-t-il une évolution de la sévérité dans le temps ou celle-ci reste-t-elle au même niveau jusqu’en 1949 ?

   Mieux valait être jugé le plus tard possible. Les excès entraînèrent une clémence croissante des juges, mais les communistes ne lâchaient pas aisément leur proie. Ils s’acharnèrent sur Charles Maurras que De Gaulle voulait ménager car le ténor de L’Action Française avait applaudi à son projet d’armée de métier quand Léon Blum ne voulait pas en entendre parler. 

 

Quelles furent les conséquences à long terme, et jusqu’à aujourd’hui, de l’épuration ? Des auteurs comme Robert Brasillach meurent jeunes, d’autres, comme Jean Anouilh, continueront leur œuvre. Des hommes d’idées, sans être physiquement atteints, disparaissent des grands journaux et de la vie médiatique, et avec eux un pan entier du monde des idées.

   À nos yeux les conséquences ont été considérables au point que Stéphane Guégan, Conservateur des peintures au Musée d’Orsay, a pu récemment observer sur son blog, après lecture de l’ouvrage : « La réécriture des années sombres, en ses ramifications inattendues, n’est pas achevée. » La vision manichéenne de ces années noires qui prévaut plus que jamais aujourd’hui ne résiste pas à l’examen des dossiers devenus intégralement accessibles à qui veut bien en prendre connaissance, ce qui explique peut-être la discrétion dont font preuve les principaux médias sur ce Dictionnaire des idées non reçues ; d’où ma reconnaissance à L’Homme Nouveau d’en révéler l’existence à ses lecteurs. Ajoutons à cela qu’attaché au redressement moral de la France, le Gouvernement du Maréchal voulut, selon le vœu du général Weygand, réintroduire Dieu dans l’école. Bien des critiques manifestées autrement trouvent leur origine profonde dans cette tentative jugée contre-révolutionnaire, à rejeter dans les oubliettes de l’Histoire. Il ne fait pas bon de s’en prendre aux Sociétés de pensée. 

 

Au terme de votre ouvrage, le général De Gaulle semble porter une lourde responsabilité, non seulement dans l’épuration, mais dans la division des Français.

   Pétain avait sa carrière faite, celle du général De Gaulle était à construire. Tout les rapprochait, hors cela. Il y a du Bonaparte en De Gaulle qui saisit l’occasion de l’effondrement de la France pour s’envoler à Londres et de là se poser en champion de sa résurrection dans la plénitude de ses valeurs. N’étant rien, il entend devenir tout et, sans faire de détail, démolit la statue du Maréchal au prix d’approximations ou de contre-vérités, comme la livraison de la Flotte à l’ennemi. Les conséquences seront dramatiques. Dans le même temps, et jusqu’en 1944, le Maréchal, son aîné, ne cessera de lui tendre la main et d’essayer d’établir une concertation dans l’intérêt bien compris de la France afin de maintenir l’unité du pays à la Libération. Le général Giraud, réchappé de deux attentats, conclura : « Il voulait être le seul libérateur. » Et ce, quel qu’en fût le prix : la guerre civile, le discrédit jeté sur son propre pays, des millions de Français divisés, les arrestations et dépossessions arbitraires à grande échelle, et ce pacte contre-nature avec Staline, dont le poids se fait encore sentir dans les structures de l’administration et les services publics. Machiavélien, la Libération assurée par les Alliés et une armée d’Afrique forgée au nez et à la barbe de l’ennemi par un régime estampillé collaborationniste, il se présentera comme le rempart face aux communistes, à une majorité réduite au silence et qu’il n’avait cessé de stigmatiser. 

  La Providence a permis à la France, dans la période la plus terrible de sa longue histoire, de limiter sa destruction grâce à l’intervention de deux hommes d’exception. L’un, le Général, mérite-t-il l’excès d’honneur dont il continue d’être encensé, et l’autre, le Maréchal, placé dans une position effroyable, l’excès d’indignité dont il demeure accablé ?

1. Éd. Honoré Champion, 800 p., 70 e.

2. Éd. Honoré Champion, 864 p., 55 e.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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