Lyon, capitale chrétienne des Gaules

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Lyon, capitale chrétienne des Gaules

Les Lyonnais sont discrets. En tout cas, ils l’étaient. Il a fallu du temps pour que l’on s’avise, en France, en Europe, dans le monde, qu’ils avaient bâti, au confluent de la Saône et du Rhône, puis fait prospérer, une ville magnifique dont le patrimoine architectural et culturel méritait d’être découvert, vanté, protégé.

Mais, aux splendeurs de la ville, aux délices des bouchons ou des tables étoilées, s’ajoute un autre héritage, plus immatériel et pourtant plus précieux : la très longue histoire chrétienne de l’Église primatiale des Gaules.

Alors que, depuis quelques années, la fête des Lumières, instaurée, en 1854, afin d’honorer Notre-Dame à travers la promulgation du dogme de l’Immaculée Conception, et depuis toujours fidèlement célébrée chaque 8 décembre, devient un prétexte à des réjouissances très laïques, il serait dommage d’oublier l’enracinement de la ville dans le catholicisme le plus antique.

Bien que la première christianisation de notre pays date incontestablement des commencements de l’évangélisation et que l’on remette en honneur l’historicité des légendes fondatrices élaborées autour des Saintes Marie de la Mer ou du passage de saint Paul en Narbonnaise lors de son voyage vers l’Espagne, il faut attendre 177 pour que la chrétienté gauloise apparaisse au grand jour et affirme dans le sang son existence déjà ancienne.

Parce que, cette année-là, par malchance, les festivités pascales coïncident avec celles de Cybèle, que vénère l’importante communauté orientale de Lugdunum, prêtres et dévots hystériques d’une déesse pour laquelle ses fidèles en transes vont jusqu’à se mutiler exigent des autorités l’arrestation des chrétiens, coupables de profaner leurs célébrations. La rafle, massive, ramène un étonnant échantillon de convertis, mêlant dans leurs rangs commerçants orientaux, aristocrates gaulois romanisés, petites gens et esclaves. La suite, on la connaît. Jusqu’à la mi-août, entre deux séances de tortures atroces, les chrétien, y compris ceux qui ont apostasié sous les coups, sont maintenus en prison. Beaucoup y meurent, à commencer par l’évêque Pothin, nonagénaire. Les plus robustes finiront dans l’arène, au terme d’un parcours inusité de supplices abominables. Parmi eux, dernière survivante, une jeune fille de condition servile, Blandine, qui deviendra la patronne de la ville. Leur exemple, qui frappe de stupeur les spectateurs, et la fuite vers le nord de quelques survivants, feront plus pour l’expansion de la foi que toutes les entreprises missionnaires.

L’amphithéâtre des Trois Gaules, où ils furent suppliciés, au pied de la Croix-Rousse, tout comme le cachot où les martyrs attendirent la mort, demeurent des lieux de recueillement.

C’est tout naturellement par là que Claude Ferrero propose, dans un très bel album, Une journée à Lyon (Ouest-France. 140 p. 24,90 €), d’entamer la visite de la ville, preuve, s’il était nécessaire, de l’importance du catholicisme pour comprendre Lyon.

Pothin, venu d’Asie Mineure, avait été le disciple d’un autre martyr, l’évêque Polycarpe de Smyrne, dont une rue de la Croix Rousse porte le nom. Polycarpe avait été lui-même disciple de Jean l’évangéliste. Selon une très antique tradition, Pothin, en quittant l’Orient, avait reçu de Polycarpe le précieux cadeau que lui-même tenait de Jean : une image de Marie peinte, dit-on, par saint Luc. Cette icône, Pothin, l’aurait placée dans le sanctuaire clandestin de la sa communauté, sur la colline du Vieux Forum, Forum Vetus, Fourvière, en faisant le premier centre marial de notre pays.

Fourvière, incontestablement, est le centre véritable de Lyon, quoique, depuis des siècles, d’autres pouvoirs séculiers aient tenté de ravir cette domination à « la colline qui prie », cherchant même de façon dérisoire à élever des bâtiments qui la dominent. 

L’on peut aimer ou pas la basilique qui remplaça, à la fin du XIXe siècle, dans le grand élan de ferveur qui suivit la promulgation du dogme de l’Immaculée Conception, puis le vœu des Lyonnais, en 1870, d’élever à Fourvière un nouveau sanctuaire somptueux si la ville échappait à l’invasion prussienne mais il est certain que l’atmosphère du lieu saisit et prend. C’est de là qu’aux pires moments des attentats islamistes, le cardinal Barbarin fit partir un mouvement de prière pour la France qui se poursuit, et dont nous ne mesurons peut-être pas les fruits de grâce et de protection.

Lyon, c’est aussi l’église primatiale, la cathédrale Saint-Jean, que Fourvière, en la dominant, semble écraser mais qui n’en perd rien de sa puissance, ou l’ensemble roman, le seul de la ville, de Saint-Martin d’Ainay, sur l’autre rive de la Saône. On récupéra, pour le bâtir, les colonnes antiques d’un temple de la Croix Rousse, visibles dans la chapelle des martyrs de Lyon.

Dans la montée Saint-Barthélemy, qui conduit raidement à Fourvière, se visite la maison de Pauline Jaricot, cette fille riche qui se dépouilla de tout afin de vivre comme les pauvres, et fut à l’origine du rosaire vivant et de la propagation de la foi. 

Le vieux Lyon vit passer, depuis le Moyen Age jusqu’à Jean-Paul II, de nombreux papes qui marquèrent l’histoire.

Plus que les restaurants, les boutiques à la mode, les musées, les places élégantes et les ruelles tortueuses, sauvées in extremis par Malraux de la destruction programmée à laquelle la mairie les avait vouées afin d’ouvrir une voie rapide ..., c’est dans ces souvenirs du passé chrétien qu’il faut se perdre, en se souvenant, aussi, qu’aux Brotteaux, fin 1793, la République massacra à coups de canon les Lyonnais qui avaient osé s’insurger contre sa politique tandis que l’on commençait à raser, place Bellecour, maisons et hôtels particuliers afin d’effacer jusqu’au souvenir d’une ville insoumise promise à disparaître.

Il n’en fut rien. Les belles photographies de Camille Moirenc le prouvent, et rappellent que l’on ne vient pas si facilement à bout de l’âme d’un peuple.

Cette histoire méconnue a servi de trame à l’un des plus remarquables romans historiques parus ces dernières années, Le fleuve guillotine, d’Antoine de Meaux (Phébus libretto ; 450 p ; 13,80 €).

Tout commence pourtant à Paris, où le jeune Jean de Pierrebelle, gentilhomme forezien et « chevalier du poignard », censément accouru dans la capitale afin de défendre Louis XVI,  a passé la nuit du 10 août 1792 à se pinter dans un troquet. Ce précoce penchant pour la dive bouteille lui a épargné de finir comme son aîné, Charles, dépecé sans gloire par la foule et la tête au bout d’une pique à l’heure où sombrait la monarchie … 

Partagé entre l’horreur et la honte, le garçon est allé noyer ses remords dans le troisième fleuve lyonnais : le beaujolais qui coule à flots chez son cousin Irénée Conche, riche négociant en soies. Mais la Révolution étend désormais ses serres sur la France entière. Bientôt, Lyon la fédéraliste se rebelle contre les excès jacobins. Dissimulant leur cocarde blanche, des officiers royalistes, à la suite du comte de Précy, prennent la tête de l’insurrection. Parmi eux, le marquis du Torbeil, beau-frère de Jean. Tandis que ses frères, l’abbé Barthélemy, prêtre réfractaire rêvant au martyre, et Camille, adolescent en quête d’amour et de victoires, se lancent sans hésitation dans le combat, Jean se décidera-t-il à dessaouler avant qu’il soit trop tard ?

Si l’on se souvient du soulèvement lyonnais, achevé tragiquement, après un siège féroce, aux dernières semaines de 1793, qui garde mémoire de l’odyssée cruelle et vaine des gentilshommes du Forez et des Chasseurs noirs du Velay, qui, à l’heure où les armées de la Convention encerclaient Lyon prise au piège, affamée, tentèrent de desserrer l’étreinte mortelle de la République et en moururent ?

Antoine de Meaux compte parmi ses ancêtres quelques-uns de ces héros malheureux auxquels tout manqua, même l’Histoire. Son premier roman, hommage à ces oubliés de l’épopée contre-révolutionnaire, se révèle chef d’œuvre d’intelligence, de compréhension des événements et des mentalités. Écrit d’une plume brillante, avec un sens sûr de l’image et du détail qui révèle, implacable, la banale horreur de la vie quotidienne sous la Terreur, mettant en scène des personnages véridiques qui ne sont jamais des héros de roman mais des gens ordinaires confrontés à des situations qui ne le sont pas, Le Fleuve Guillotine offre un prodigieux et terrifiant tableau d’un monde qui meurt et d’un monde qui naît parmi des flots de sang. Voués pareillement à finir « mangés par les démons sortis de ces années originelles. »

Remarquable !

 

 

 

 

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