La loi du pardon

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

La loi du pardon

Peut-on faire du bon cinéma chrétien alors que les moyens manquent, face aux énormes machines hollywoodiennes, que les diffuseurs sont réticents, le public peut-être confidentiel ? Peut-on toucher les cœurs, et les âmes, en se fondant sur une intrigue qui laissera la part belle aux vertus évangéliques et ne fera pas l’apologie des vices à la mode ? Ne tombera-t-on pas dans le ridicule, le mièvre, la bondieuserie de patronage ? 

C’est avec ce genre d’arguments, pas fatalement faux d’ailleurs, que l’on en est venu à décourager, ou presque, toute création chrétienne. Il faut donc saluer comme elle le mérite la jeune maison de distribution SAJE qui s’est fixée pour mission de diffuser et vendre en France un maximum de films, car il en existe, produits par des studios indépendants, souvent américains, qui exaltent les valeurs évangéliques, les héros et les saints. Parmi les titres parus à son catalogue, figure un film ambitieux, There be dragons, un peu platement devenu en français Au prix du sang, réalisé, et cela explique l’indéniable qualité de l’œuvre, par Roland Joffé, auquel l’on doit entre autres Mission et La cité de la joie.

Il fallait une certaine audace pour évoquer la figure de saint Josemaria Escriva de Balaguer à travers la guerre d’Espagne, ou la guerre d’Espagne à travers la figure d’Escriva. La guerre civile espagnole, au bout de quatre-vingts ans, demeure un sujet explosif, tout comme la personnalité du fondateur de l’Opus Dei. 

L’astuce du scénario est de faire de l’une un arrière-fond, dramatique et qui sous-tend entièrement l’action, de l’autre un personnage de second plan dont l’importance primordiale ne se révèlera qu’aux esprits un peu attentifs. Sans doute en va-t-il de même pour le cœur de l’histoire qui, loin d’être une classique tragédie de l’amour, de la jalousie, de la trahison se révèle une difficile montée vers la rédemption et le pardon.

En 1936, après avoir renoncé au séminaire où il fut condisciple de Josemaria Escriva (Charlie Cox), son ami d’enfance, Manolo Torrès (Wes Bentley), fils d’un gros industriel espagnol, rejoint les rangs de la Phalange, mais c’est pour y recevoir la mission d’infiltrer les rangs communistes et informer ses chefs des faits et gestes de l’ennemi. Très vite, Torrès se trouve pris au piège de ce rôle d’espion qui l’oblige, pour gagner la confiance de ses nouveaux camarades, à se battre contre son propre camp et à créer avec ceux qu’il hait des liens toujours plus ambigus. L’amour qu’il a ressenti au premier regard pour Ildiko (Olga Kurylenko), une volontaire hongroise des Brigades internationales, pourrait presque le faire basculer dans le camp révolutionnaire si la jeune femme ne lui préférait Oriol, leur chef. Dévoré de jalousie, Manolo sombre dans une spirale maléfique et destructrice, au risque d’y laisser son âme. 

Pendant ce temps, l’abbé Escriva de Balaguer tente de faire encore entendre la voix du Christ à un pays emporté par le déchaînement des passions politiques.  

Cinquante ans plus tard, à l’agonie, détenteur d’un secret qui n’a cessé de le ronger, Torrès aura-t-il le courage d’affronter son passé et d’avouer à son fils une vérité qu’il juge lui-même impardonnable ?

L’on touche là au vrai ressort du film : Manolo Torrès, agent infiltré dans le camp ennemi, promis à une fin atroce s’il était démasqué, est-il un traître répugnant ou un héros méconnu ? Son amour bafoué en a-t-il fait une ordure ou une victime ? N’a-t-il pas, déjà, des décennies durant, expié ses fautes ? A-t-il ou non droit au pardon en ce monde et dans l’Autre ?

La guerre d’Espagne fut, des deux côtés, héroïque et abominable. L’on s’y entretua sans pitié, mais avec un courage identique. Joffé édulcore sans doute un peu trop cette réalité, ignorant la longue et sanglante théorie des martyrs espagnols, idéalisant les pures figures d’Oriol et d’Ildiko, emportés par leur idéologie communiste dans une lutte à mort, face à un adversaire qu’en fait, on ne voit pratiquement pas mais qui ne saurait être qu’immonde, à l’instar de Manolo attaché à détruire ce couple qu’il jalouse, sans savoir qu’il se condamne ainsi à renoncer au bonheur quand il lui faudra tenter de réparer ce qui peut encore l’être. Son erreur sera ne pas savoir trouver les bons moyens d’y réussir.

Là sont les dragons, dit le titre anglais du film, se référant aux anciennes cartes maritimes qui supposaient des monstres dans les mers inconnues. Ces mers inconnues, ce sont aussi les replis des cœurs humains où sommeillent des puissances mauvaises contre lesquelles tout homme, un jour ou l’autre, est appelé à lutter. Ces replis-là, Dieu seul est à même de les sonder en toute lumière et toute vérité.

La grande réussite de ce film est d’inciter le spectateur à ne pas vouloir prendre la place du juste Juge et à prier pour que, Là-Haut, tous les assoiffés de justice, de quelque bord qu’ils aient été, trouvent enfin à se désaltérer pour les siècles des siècles. 

 

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