Notre quinzaine : Vous avez dit violence ?

Rédigé par Philippe Maxence le dans Éditorial

Notre quinzaine : Vous avez dit violence ?

Que faut-il dire aux hommes ?

Alors que la France s’enfonce dans la crise révélée par les Gilets jaunes, la question lancinante, posée naguère par Antoine de Saint-Exupéry, s’impose comme un refrain entêtant : « Que faut-il dire aux hommes ? ». Cette interrogation se trouve dans la fameuse « Lettre au général X » et date de juillet 1943. Elle est plus que jamais d’une criante actualité. Même si l’on parle de pouvoir d’achat, la crise que la France traverse dépasse très largement la seule inquiétude économique et financière. Cette crise économique et sociale est aussi une crise politique. Et cette crise politique est elle-même une crise morale et spirituelle, ce que l’on appelle dans un vocabulaire naturaliste, une crise de civilisation. Malheureusement, le gouvernement en place n’est pas seulement incapable de répondre aux demandes écono­miques et politiques formulées par certains Gilets jaunes. Mais surtout, il ne parvient pas aussi à saisir la dimension profonde de ce qui se déroule sous ses yeux, enfermé qu’il est dans la logique idéologique, englué dans la satisfaction technocratique, prison­nier des habitudes jacobines et totalement étranger aux véritables aspirations qui se nichent derrière une incapacité à exprimer ce qui est, au fond, une véritable inquiétude métaphysique.

 

Dans le sillage des grands ancêtres

Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, la violence des affrontements ne cesse d’étonner. La destruction de la porte d’entrée d’un ministère où se trouvait Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, a même choqué. Malgré tout, il y a eu plus de peur que de mal et d’ailleurs le représentant du gouvernement a vite retrouvé ses talents oratoires : « Ce n’est pas moi qui étais attaqué, c’est la République ».

Il est beaucoup question de celle-ci depuis que cette révolte inédite a enflammé le pays. Mais de part et d’autre, on se réclame justement de la démocratie et de la République, dernier élément « sacré » d’un système séculier qui s’est pourtant entièrement construit sur le refus de tout rapport entre le sacré et le politique.

Il est d’ailleurs paradoxal de constater que la violence est mise en cause par les représentants du système politique et moral dans lequel nous sommes enserrés. D’abord parce que génération après génération, on exalte à l’école et par tous les moyens de la culture, la geste épique de la Révolution de 1789, la prise de la Bastille, les grands ancêtres et jusqu’aux assassins de la Vendée dont certains ont leurs noms gravés sur l’Arc de Triomphe. Dès lors, il n’est pas étonnant que cet imaginaire partagé habite aussi la révolte des Gilets jaunes et l’inspire.

 

La violence d’un système

Mais, plus fondamentalement, il faut redire que le système lui-même s’est entièrement bâti à partir d’actes d’une violence extrême et qu’il y trouve sa légitimité originelle. La République a été engendrée par la Révolution française à laquelle la cinquième du nom se réfère directement dans le préambule de la Constitution. Elle assoit également sa légitimité dans les violences de l’épuration de 1944 et la guerre civile née du conflit algérien qui ont empêché une réconciliation nationale. Elle repose toujours sur l’acte de violence par excellence qu’est l’avortement provoqué, légalisé, remboursé, promu officiellement comme « un droit » et dont la pseudo « légitimité » est reconnue par tous les acteurs politiques de notre République. La confrontation est au cœur même de la logique d’un système qui ne vise pas le bien commun et l’amitié politique mais l’équilibre entre des intérêts divergents. La violence, physique, symbolique, verbale, institutionnelle, n’est donc pas un accident ou un coup de fièvre de notre République. Elle l’a fondée et naturellement elle y réside comme dans son milieu naturel.

Il est impossible pour l’heure de prévoir la suite des évènements. Les forces en jeu sont importantes, même si elles sont déséquilibrées. Dans un essai percutant intitulé Du pouvoir, dans la modernité et la postmodernité (Hora Decima), le sociologue espagnol Javier Barraycoa écrivait que « le pouvoir, en tant que structure moderne, se complaît à universaliser le relatif et à relativiser l’universel. C’est là, peut-être, l’un des plus subtils principes du totalitarisme ». L’avenir dira si nous sommes actuellement face à un retour du réel ou un épisode supplémentaire d’autodissolution portée par le nihilisme de la modernité tardive. On demande juste aux catholiques de n’être pas une fois de plus les dupes qui renforcent, sous prétexte de bonne volonté, les structures de mort et la véritable violence illégitime. 

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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