Michael O’Brien : En guerre pour les âmes de nos enfants

Rédigé par Jeanne Smits le dans Culture

Michael O’Brien : En guerre pour les âmes de nos enfants

Dernier livre traduit en français de Michael D. O’Brien, Le Journal de la peste se déroule dans un Canada qui a sombré dans la dictature du relativisme, où l’idéologie du Genre et la culture de mort hégémoniques s’appliqueraient, à travers les pouvoirs publics, à faire taire toute dissidence. Comment les parents peuvent-ils lutter contre l’anti-culture dominante ? Quelle lecture donner aux enfants pour les aider à se construire ? Quelques conseils d’un auteur désormais reconnu.

Nathaniel, le héros du Journal de la peste a deux enfants ; il en a la garde depuis le départ de sa femme. Il les élève de manière à résister à la culture relativiste qui les environne, et il le fait principalement au moyen de la littérature. Pour les parents d’aujourd’hui, confrontés à une culture néfaste, quel est le meilleur moyen de la combattre ?

Michael O’Brien : Il est absolument fondamental que les parents – les deux parents – soient unis dans leur vision et s’engagent tous deux à prier pour la protection de leurs enfants, mais aussi pour leur subsistance, leur développement et leur croissance. Une prière qui devra peut-être faire preuve d’une dévotion telle que nous n’en avons pas connue depuis les premiers siècles de l’Église. Car nous sommes au cœur de la Grande Guerre : la guerre pour les âmes de nos enfants. Il nous faut, en tant que parents, faire des sacrifices, prier et jeûner, nous devons invoquer toute l’aide que le Ciel voudra bien répandre sur la vie de famille au temps présent. Il nous faut consacrer nos familles au Cœur Immaculé et au Sacré-Cœur. Il nous faut invoquer l’aide des saints anges.

Au niveau de la nature, de notre nature, les enfants en voie de formation ont évidemment besoin d’une catéchèse adéquate, mais ils ont aussi besoin de culture. La culture forme une part essentielle de notre humanité. Par conséquent, les parents doivent être à la recherche de bonne littérature ; ils doivent faire preuve de discernement quant au type de médias et de films que leurs enfants regardent. Ils doivent se demander : « Est-il sain d’avoir la télévision dans notre maison ? Est-il sain que mon enfant ait un accès illimité à Internet, et à son propre petit ordinateur personnel qu’il balade dans sa poche ? ». Le problème de la pornographie est endémique parmi les jeunes – et cela concerne aussi les jeunes catholiques presque aussi affectés que les jeunes sans foi, à cause du pouvoir des nouveaux médias.

Les parents – et c’est un point essentiel – les parents doivent demander à Dieu des grâces particulières de discernement. Il leur faut demander un « radar interne ». Il ne s’agit pas simplement de vérifier tout ce matériau culturel auquel nos enfants sont exposés… C’est une tâche énorme pour laquelle le « radar interne » est indispensable. Voilà que quelqu’un leur donne un DVD, ou leur dit : « Ce livre est génial, tout le monde le lit en ce moment – tous les jeunes les plus sympas le lisent. » Les parents vont-ils avoir le temps de le lire avant de le donner à leurs enfants ? Probablement pas. Il leur faut donc ce radar interne : « Mon ange gardien, leur ange gardien, le Saint-Esprit me dit que ce livre n’est pas sain, qu’il va leur faire du mal à un niveau ou à un autre. » Donc, la prière pour obtenir ces dons particuliers est essentielle. Nous n’avons pas besoin d’avoir peur : il suffit d’être sage et prudent.

 

 

 

Mais il est vrai que nous avons l’impression que cette tâche n’a jamais été aussi difficile. Peut-être les grâces sont-elles aussi beaucoup plus grandes que jadis ?

Je le crois. Dieu accorde des grâces pour les temps où nous vivons. Le caractère particulièrement insidieux de la corruption contemporaine de la culture réside dans le fait qu’elle ne révèle pas son vrai visage. Sous un régime marxiste, par exemple – un régime d’oppression fasciste ou marxiste – la propagande visant les jeunes mise en place par l’État se révèle : elle est visible, elle est le masque de la Bête, elle est inhumaine. Mais nous sommes immergés dans une société qui est elle-même profondément anti-humaine : elle est matérialiste et par conséquent elle nie la plénitude de notre nature humaine, elle est opposée à la vérité entière de l’homme, qui est aussi celle de nos enfants. Comment contrer cela ? Ni par la colère, ni par le désespoir, ni par les compromis. Il nous faut une sainte sagesse telle que nous n’en avons pas eue depuis le commencement : une nouvelle sorte de sainte sagesse. Et je crois que Dieu nous l’accordera si nous la demandons.

 

J’aime particulièrement la manière dont vous parlez de la littérature pour enfants, et de la bonne nourriture qu’il faudrait donner à nos enfants. Nous avons sans doute déjà l’habitude de faire attention au catéchisme qui leur est enseigné, mais que donner aux enfants sur le plan culturel qui puisse vraiment les armer contre la mauvaise culture ?

Eh bien, dans notre propre vie de famille, alors que nous élevions nos enfants – ils sont tous grands maintenant – je leur faisais la lecture tous les soirs. Par exemple, je leur ai lu Le Seigneur des anneaux de Tolkien à trois reprises au fil des ans, parce que nous avons six enfants. La première lecture, qui a pris le temps de tout un hiver, était pour les deux grands ; la suivante, quelques années plus tard, était pour les deux moyens, mais les grands sont venus la réécouter ; la troisième lecture était pour les plus jeunes – et une fois de plus, les aînés sont revenus. Ainsi, tout au long de leur enfance, j’ai lu à mes enfants chaque soir. Nous n’avions pas la télévision – ce n’est que bien plus tard que nous avons fait l’acquisition d’un écran pour regarder des vidéos de location. Pour ce qui est des titres, mon livre A Landscape with Dragons (« Paysage avec dragons ») comporte une liste d’œuvres de fiction pour les jeunes – mais seuls des livres anglais y figurent.

 

En France, on connaît bien Le Seigneur des anneaux ainsi que Les chroniques de Narnia.

Mais une fois qu’on les a lus, que faire ensuite ? Combien de fois peut-on les lire ? Il est sans doute important pour les parents de faire un peu de recherche sur Internet afin de trouver de bons livres pour les jeunes. En se méfiant toutefois, car certaines sources peuvent recommander des livres corrupteurs.

 

Qu’est-ce qui caractérise une bonne histoire ?

L’histoire met-elle le jeune lecteur au défi de grandir à travers l’émulation de nos meilleures qualités, de nos vertus ? Les parents doivent se demander si le livre présente des exemples à suivre qui encouragent cette croissance des vertus. Cela ne veut nullement dire qu’il doive s’agir de romans piétistes ou pieux – encore qu’il serait bon d’en lire aussi – mais de la littérature pour jeunes et jeunes adultes en général. Les héros qui servent d’exemples à suivre arrivent-ils à vaincre leurs ennemis, à vaincre le mal, par l’exercice du courage, de la vérité, de l’honneur, de l’amour, du sacrifice de soi, où viennent-ils à bout du mal au moyen des outils du mal, ce qui constitue le relativisme moral ? Ont-ils recours au mal en vue d’obtenir une bonne fin ? Tout cela exige des parents un peu de réflexion sur ce que communique le contenu d’un roman pour la jeunesse.

Une autre question qu’il nous faut prendre en considération est celle de savoir de quelle manière les éventuels éléments surnaturels sont présentés dans l’histoire. Un nombre gigantesque, un véritable tsunami de livres pour les jeunes comportent aujourd’hui ces éléments surnaturels. Que disent-ils de l’ordre moral du cosmos, de l’ordre divin tel qu’il est véritablement ? Quelle est la présentation du bien et du mal tels qu’ils s’incarnent dans la vie humaine ? Il faut du drame, il faut des personnages admirables, il faut que leur personnalité progresse, les héros et les héroïnes doivent croître, et ainsi de suite.

 

J’ai lu, sans jamais les donner à mes enfants d’ailleurs, des livres de Philip Pullman et toute la série des Harry Potter. Ces derniers en particulier sont généralement bien accueillis par les parents. Pourtant, ces romans vont directement à l’encontre de ce que vous venez de dire : les pouvoirs surnaturels y sont mauvais et le mal est utilisé comme moyen au service d’une bonne fin. Mais il est devenu très difficile de le dire !

Oui… Et n’est-ce pas là une caractéristique très intéressante en ce qui les concerne ? Dans mon analyse critique de la série des Harry Potter – je leur ai consacré tout un livre – je remarque que j’ai moi-même, à l’instar de chaque critique intelligent de la série, fait l’expérience de ce même phénomène. Il suffit de soulever une question, ou une objection, pour que les gens se cabrent, se sentent personnellement offensés. Que cela nous dit-il ? Qu’il existe une sorte d’attachement viscéral à l’égard de Harry : comme une identification.

Mais je crois qu’il y a aussi une dimension spirituelle.

J’ai été stupéfait par les réactions à mes premiers articles de la part d’intellectuels catholiques. Je crois que c’est parce qu’il y a ici un problème plus profond. Je pense que nous avons créé un compartiment à part pour nos « consommations » culturelles. Nous croyons que la culture est sacro-sainte, sacrée, que nous ne pouvons pas y toucher : que l’art, la créativité, les phénomènes culturels ont en propre un droit absolu – ils ne seraient pas responsables. Ce n’est pas une attitude chrétienne. Les œuvres culturelles peuvent se pencher sur le mal mais elles ne doivent jamais « glamouriser » le mal. Faire cela, c’est raconter une histoire mensongère, et il est particulièrement mauvais de nourrir nos jeunes d’histoires mensongères, spécialement des histoires aussi puissantes que celles de J.K. Rowling. Pullman, c’est le mal bizarre… Ses romans sont plus ouvertement sombres. Mais je crois que les écrits de Rowling sont plus destructeurs sur le long terme. Elle mêle certains idéaux et idées du christianisme avec l’anti-idée, l’anti-idéal, et elle a tout brouillé. C’est très malin.

 

Et en particulier, l’esprit de sacrifice.

L’esprit de sacrifice… Nous voyons Harry faire montre de certains aspects du héros classique qui attirent les parents et aussi les jeunes. Mais il est également un anti-héros : il est un peu de tout. À la fin, on voit Harry capable d’un certain sacrifice mais au bout du compte, ce qui importe, c’est le pouvoir. L’identité, qui constitue l’un des thèmes subsidiaires de la série – ils sont nombreux – l’identité s’acquiert au moyen du pouvoir : le « pouvoir sur ». Il s’agit là en réalité de l’essence de la magie et de la sorcellerie – ces pouvoirs qui n’appartiennent pas à l’homme et qui ont toujours un effet corrupteur sur l’homme. Cette série des Harry Potter met en scène tout un monde où ce pouvoir n’a pas cet effet corrupteur : il a un effet libérateur. Elle parle d’identité, alors que les jeunes sont à la recherche d’identité, ils luttent pour la trouver, spécialement lorsqu’ils sont issus de familles brisées. C’est quelque chose de très fort… C’est une drogue.

 

Michael O’Brien, Le Journal de la peste, Salvator, 288 p., 21 e.

L’auteur s’est également exprimé sur son livre sur la chaîne youtube de L’Homme Nouveau.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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