De la Guerre d'Algérie à aujourd'hui,
entretien-témoignage avec un appelé : Daniel Cadet

Rédigé par Philippe Maxence, suite à un entretien avec Daniel Cadet le dans Politique/Société

De la Guerre d'Algérie à aujourd'hui, <br>entretien-témoignage avec un appelé : Daniel Cadet

Dans La Guerre d’Algérie à 20 ans (Atelier Fol’fer), Daniel Cadet raconte sa découverte de l’Algérie pendant son service militaire effectué comme appelé observateur-mitrailleur sur T6. Au-delà des souvenirs, ce livre permet aussi de découvrir le passé chrétien de l’Afrique du Nord, la réalité de la présence française et de la colonisation ainsi que de l’exode subi par les Français d’Algérie. À l’heure où ce pays s’enferme de plus en plus dans le chaos, nous avons rencontré Daniel Cadet pour évoquer l’Algérie d’hier et d’aujourd’hui.

 

Que vous inspire la situation actuelle de l’Algérie ?

Bouteflika est le dernier représentant d’un système, né du clan de Boumédiène. Après l’indépendance, une guerre civile a éclaté entre ceux qui suivaient Ben Bella et Boumédiène et ceux qui étaient du côté de Boudiaf et de Krim Belkacem, entre les combattants de l’intérieur et l’armée des frontières. Finalement, Ben Bella et Boumédiène s’emparent du pouvoir, même si c’est Ferhas Abbas qui préside aux destinées du pays. En 1963, il est remplacé par Ben Bella avant que celui-ci soit renversé par le coup d’État fomenté par Boumédiène en 1965. Bouteflika, qui est président depuis 1999, appartient depuis les origines au clan de ce dernier. Il a d’ailleurs participé au coup d’État de 1965. Grabataire, c’est davantage son entourage qui gouverne. Mais il est le symbole d’un système né de la guerre d’Algérie et des luttes intestines entre les différentes composantes du FLN. Il en est le dernier représentant. Il dirige un pays de plus de 40 millions d’habitants, avec un taux de natalité de 22,2 % et qui est une véritable cocotte-minute. L’issue peut être dramatique pour l’Algérie mais également pour la France qui risque d’assister à une arrivée massive d’Algériens sur son sol.

 

Comment avez-vous connu l’Algérie ?

Par mon service militaire. Comme tous les jeunes Français de l’époque, j’ai été appelé en Algérie et j’ai été incorporé en 1958. Deux ans avant, le gouvernement avait décidé non seulement d’y envoyer les appelés mais aussi de passer la durée du service militaire de 18 à 30 mois. Il est difficile de se replacer dans l’ambiance de l’époque. La France d’alors était encore essentiellement rurale. Pratiquement personne ne savait ce qui se passait exactement en Algérie, qui était exactement le FLN et ce que nous faisions là-bas. D’un coup, l’appelé passait de son village de métropole au Bled algérien. L’effet était saisissant. Moi-même, je venais de Normandie, mais contrairement à beaucoup de mes camarades, j’avais déjà pas mal voyagé en Europe. Affecté dans l’armée de l’air, je me suis porté volontaire pour servir comme observateur-mitrailleur sur le T6, un avion bien adapté pour pourchasser les rebelles dans les massifs montagneux où ils cherchaient refuge. Ma famille était également habitée par un fort sentiment patriotique. Je partais servir mon pays mais, pour autant, j’entendais ne pas me faire imposer tout et n’importe quoi. Et, surtout, je voulais connaître ce pays, profiter de l’occasion pour le découvrir. Je suis parti avec en poche le Guide Vert et des cartes Michelin. Comme j’étais agriculteur, il était évident que j’avais peu de chance de revenir en Algérie.

 

Et sur place, avez-vous eu des contacts avec la population ?

Oui, je suis allé à la rencontre de la population, aussi bien des Berbères et des Arabes que des Européens. J’ai découvert en majorité une population de « petites gens » loin des images faciles de l’anti-colonialisme. Mais, en même temps, des gens qui ne comprenaient pas forcément tout ce qui se passait. Ce qui m’a beaucoup frappé également, c’est le peu d’intérêt qu’avaient les appelés pour la population civile. Généralement, ils ne cherchaient pas à la connaître. Ils sortaient entre eux et ne s’intéressaient absolument pas à leurs vies. Faire venir le contingent en Algérie a été la plus grosse erreur qui a été commise dans ce conflit. La guerre est un métier, et un métier difficile. Il fallait recourir au volontariat. Jeter de force des civils, hier boulanger, agriculteur ou étudiant, dans la guerre, c’était directement créer un climat de tension, un terrain favorable à la propagande et à la subversion. C’est d’ailleurs un principe typiquement révolutionnaire.

 

Comment avez-vous ressenti le retour du général De Gaulle au pouvoir ?

L’Algérie a connu à ce moment-là un véritable espoir, malgré la méfiance de certains pieds-noirs. Mais le célèbre cri de De Gaulle « je vous ai compris » permettait de penser que la mauvaise entente de toujours entre la population européenne d’Algérie et De Gaulle n’était plus qu’un mauvais souvenir. La situation a vraiment changé quand, le 16 septembre 1959, De Gaulle a abattu ses cartes en se prononçant pour l’auto-détermination, à travers trois voies possibles et proposées sur le même plan : la francisation, la sécession ou l’association. Sauf que pendant ce temps, nos camarades continuaient de mourir et que les populations civiles étaient toujours égorgées par les sbires du FLN.

 

Comment avez-vous ressenti cette situation ?

Globalement, nous savions qu’il fallait que ce pays accède un jour à l’indépendance. Mais, pas à n’importe quelles conditions, pas n’importe comment et pas en passant par pertes et profits les morts (militaires et civils) et les populations civiles. Le nombre d’Algériens engagés du côté de la France oscille selon les historiens entre 200 000 et 400 000, dont les fameux harkis que nous avons honteusement abandonnés. Il fallait les préparer à prendre en main le destin de leur pays, en lien avec la population européenne et avec la France. L’Algérie aurait connu un autre destin et la terrible situation qu’elle subit aujourd’hui et, en fait, depuis 1962, n’aurait pas existé.

 

Selon vous pourquoi ce changement de politique de la part de De Gaulle ?

Au début, j’ai cru qu’il agissait en raison de sa haine pour les pieds-noirs, mais en y réfléchissant, il me semble que l’on ne peut pas limiter son attitude à ce seul aspect. De Gaulle n’aimait pas non plus les Arabes. Il me semble que l’explication se trouve du côté de son ambition politique. De Gaulle se pensait comme un « non-aligné » (ni les États-Unis, ni l’URSS) à l’instar de personnages comme Tito, Nasser, Nehru. Il se rêvait même en chef de file de ces pays. Comme Nasser soutenait le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), il fallait au préalable larguer l’Algérie.

 

Comment s’est terminé votre séjour en Algérie ?

Au bout de 19 mois, j’ai demandé à ne plus voler. Il n’y avait aucun sens de se faire tuer pendant que De Gaulle lâchait l’Algérie. De plus, les pilotes de carrière rentraient en métropole au bout de 10 mois ; ce qui n’était pas notre cas. La chose n’a pas très bien passé et j’ai été finalement envoyé à la « tour de contrôle » de Bouhamama, avant d’être libéré en octobre 1960. Ce pays m’a profondément marqué. Et j’ai découvert qu’il s’agissait à l’origine d’une terre chrétienne et qui avait été considéré pendant des siècles comme le grenier à grains de Rome. L’islam a non seulement appauvri cette partie du monde, mais il y a importé l’anarchie et les dissensions des tribus arabes conquérantes. Quand la France est intervenue, il s’agissait d’abolir l’esclavage des chrétiens et de détruire la piraterie.

 

Mais il s’agissait quand même de colonialisme ?

Effectivement, mais il faut se reporter à ce sujet au droit de colonisation clarifié au XVIe siècle par l’école de Salamanque (Francisco de Vitoria ou le jésuite Francisco Suarez par exemple). Dans le cadre des découvertes du Nouveau monde, ils ont élaboré un droit international dans lequel s’inscrivait à certaines conditions le droit de coloniser dans le respect profond des populations autochtones. Selon eux, ce droit se fonde sur les principes concernant le droit de propriété appliqué au peuple. Dans cette perspective, la terre est un élément du bien commun de l’humanité. Elle doit donc être travaillée. Soit elle n’appartient à personne, et elle peut être alors occupée, soit elle appartient déjà à quelqu’un. Mais si celui-ci s’en désintéresse, il peut être possible pour le bien des citoyens, indigènes ou immigrants, de l’administrer, quitte à lui accorder son autonomie plus tard. Dans la même perspective, le droit international peut justifier certaines interventions comme lorsqu’il s’agit de porter secours aux victimes d’une tyrannie ou pour se défendre contre la piraterie. L’ensemble de ces réflexions est fondé sur le respect du droit naturel.

 

Avez-vous eu l’impression de faire une guerre juste ?

Quand on voit ce qu’est devenu ce pays, le drame des pieds-noirs et la mort dans les tortures les plus odieuses des harkis, assurément, nous nous battions pour une cause juste et de manière loyale, bien que nous ayons été confrontés au terrorisme. Il y a eu des actes scandaleux de posés, mais il fallait alors que ceux qui ont reçu l’ordre de les exécuter les refusent. Bien qu’appelé et sous-officier, j’ai personnellement refusé d’abattre deux hommes qui se trouvaient en bordure de zone interdite. Mon expérience du terrain me disait qu’il s’agissait de simples paysans et non de rebelles. C’était une guerre qui ne se gagnait pas seulement à coups de fusil, mais aussi par la conquête des cœurs.

 

La guerre d'Algérie à 20 ans – 1954-1962, atelier Fol'Fer, 144 p., 19€.

Réseaux sociaux