Car ce sont des pierres

Rédigé par Adélaïde Pouchol, rédactrice en chef adjointe le dans Éditorial

Car ce sont des pierres
Incendie de Notre-Dame de Paris, lundi 15 avril

Nous venions tout juste d’accrocher nos rameaux aux crucifix de nos maisons, nous venions d’entendre l’Évangile de ce dimanche, celui de saint Jean, et son pressant appel : « Si ceux-là se taisent, les pierres crieront ».

Et ce lundi 15 avril, les pierres de Notre-Dame de Paris ont crié, ravagées par les flammes de l’incendie qui a bouleversé la France. C’est la sidération d’abord, devant les images de la fumée qui s’élève de la charpente de cette grande dame millénaire, l’impossibilité de croire que ce monument qui nous semblait éternel ne l’est pas. Mais il faut s’y résoudre, Notre-Dame brûle bel et bien et le clocher s’est effondré. Il fait jour encore, mais nous savons que, ce soir, Notre-Dame ne veillera plus sur Paris qui s’endort. Aujourd’hui, nous devrons veiller Notre-Dame qui se meurt. L’incrédulité fait place à la tristesse, immense, à la colère aussi parfois et au sentiment d’impuissance. Les pompiers se battent contre les flammes, il ne nous reste que la prière, mais nous voulons comprendre aussi. La flèche de la cathédrale, assaillie par le feu, n’est plus que les grands traits noirs vacillants d’une charpente prête à céder et les coulées rouges des flammes qui ne s’arrêtent pas. La flèche s’écroule et offre au monde l’image désolante d’un joyau de l’art gothique parti en fumée et le symbole terrifiant d’une chrétienté qui s’effondre. Le jour baisse encore, la foule est toujours plus nombreuse aux alentours et dans les églises qui ont ouvert leurs portes pour confier à la Vierge le sort des pierres bâties en son honneur. Aux quatre coins du pays, des évêques font sonner le glas au clocher de leur cathédrale et déjà des Ave Maria s’élèvent de l’Ile de la Cité, car il y a des gens qui prient, debout ou à genoux, et qui espèrent… Et l’on voudrait savoir si la Présence Réelle et les saintes reliques abritées par la cathédrale ont été sauvées des flammes. Oui, apprendra-t-on un peu plus tard, avec soulagement, car c’est l’essentiel. On nous dira même que c’est le chapelain de la brigade qui est entré avec quelques un de ses pompiers pour sauver le Saint-Sacrement. Oui, car il faut parfois sauver ce qui nous sauve.

 

L’unité dans la stupeur et la tristesse sera-t-elle plus forte que la division, le choc des impressions et des analyses dans un contexte déjà explosif en France ? Sur Internet, on ne sait plus bien où donner de la tête et même si la cause du drame n’a pas encore été établie, les Parisiens n’ont pas oublié l’incendie criminel qui a touché l’église Saint-Sulpice il y a un mois à peine. Et partout ailleurs, difficile de fermer les yeux sur les vols, profanations et actes de vandalisme perpétrés presque quotidiennement dans les églises et les chapelles du pays. 

 

Il ne faut que quelques minutes pour que deux visions s’affrontent et opposent, dans l’émotion, le charnel et le spirituel, comme si l’un n’était pas le fruit de l’autre, comme si l’autre n’avait pas besoin du premier pour s’incarner. Comme si, en somme, la foi catholique n’était pas justement cette incroyable capacité à tenir ensemble ce qui paraît opposé aux yeux de l’homme qui ne croit pas au ciel, à tenir ensemble le céleste et le terrestre, la foi et la raison, la vérité et la charité. 

Il y a ceux qui nourrissent de cette tristesse leur combat politique et voient dans la tragédie de Notre-Dame le signe de la fin d’une civilisation dans son sens le plus terrestre alors même qu’ils ne font peu de cas de la foi qui, justement, a nourri la civilisation qu’ils pleurent. Ils ont décidé avant même l’enquête de police que l’incendie n’était pas accidentel, mais ils ont trouvé, pour leur répondre, les gens spirituels et au-dessus de tout cela, au-dessus même de la flèche qui n’est plus désormais. « Ce ne sont que des pierres », « notre cathédrale est intérieure », « nous pouvons reconstruire », « ce n’est qu’un symbole, ce n’est pas si grave », voilà qui n’est pas complètement faux, mais ne laisse aucune place à l’attachement légitime au patrimoine, à ce qui dure et se transmet, aucune place non plus à l’attachement, comme croyant, aux symboles qui nourrissent la foi, depuis l’eau du baptême jusqu’à l’huile de l’onction des malades. Faudrait-il ne pas être triste, inquiet, désireux d’en savoir plus sur l’origine de l’incendie pour être un bon chrétien ? 

Il est bientôt 23 h et le général commandant de la Brigade des Sapeurs Pompiers de Paris annonce que la structure de la cathédrale est sauvée, ainsi que les deux tours. Des flammes montent encore depuis Notre-Dame, mais l’espoir est enfin permis. Dans la nuit noire, le brasier faiblit, mais les prières ne cessent pas.

Le Président de la République est arrivé sur le parvis et déclare solennellement : « Cette cathédrale nous la rebâtirons tous ensembles. Je m'y engage. »

Bien sûr que nous rebâtirons ! Nous rebâtirons, car c’est un morceau de la France, nous rebâtirons parce que la dame de pierre est belle, tout simplement, et qu’un homme raisonnable répare, entretient, rebâtit et ne jette qu’en dernier recours… Nous rebâtirons, comme catholiques, parce que nos symboles sont sacrés. Dire que Notre-Dame est un symbole de la foi, c’est dire bien plus que le triangle rouge est un symbole du danger : cette cathédrale a abrité, depuis 8 siècles, des milliers de messes et des milliers de baptêmes, elle a entendu le murmure de milliers de confessions et vu s’élever tant de prières ! Notre-Dame a été consacrée pour être la maison de Dieu, elle a abrité la Présence Réelle et les reliques de la Passion alors, oui, elle est chère à nos yeux, pas seulement pour ses pierres, mais pour ce que ses pierres ont vu.

Le jour se lève sur l’Ile de la Cité, il est tôt encore et, s’il reste quelques foyers de feu résiduels dans les entrailles de la cathédrale, il règne un silence post-apocalyptique. Les deux tours sont encore debout et Notre-Dame ressemble encore à Notre-Dame, mais tout semble fait de cendre, nos cœurs de chrétiens aussi.

Oui bien sûr, c’est parce que notre foi n’est pas en ces pierres qu’elle n’est pas tombée en même temps que la flèche, mais c’est parce que notre foi se vit et se transmet dans ces pierres que nous les rebâtirons. 

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