Nous avons tant de choses à cacher

Rédigé par Adélaïde Pouchol, rédactrice en chef adjointe le dans Éditorial

Nous avons tant de choses à cacher

Avoir des choses à cacher, voilà qui est suspect. Si d’aventure vous faites partie de ceux qu’inquiète la collecte permanente des données par les objets connectés, c’est que vous avez certainement quelque chose à vous reprocher. Ou, plutôt, c’est ce qu’aimeraient beaucoup vous faire croire ceux qui remplissent leur portefeuille en spéculant sur ces précieuses informations, ces datas, le nouvel or noir du numérique. « Je pense qu’il faut faire preuve de jugeote. S’il y a quelque chose que vous faites et que personne ne doit savoir, peut-être qu’il faudrait ne pas le faire en premier lieu », déclarait, un brin moralisateur, l’ancien patron de Google en 2009. Autrement dit, si vous trouvez problématique que de grosses multinationales empochent des millions en vendant des informations sur vous, c’est vous le problème, tout simplement. 

 

Le péché originel de l'humanité connectée

D’ailleurs, si ce n’est pas vous qui avez eu recours un jour à cet argument, l’un de vos proches l’a fait à l’occasion d’une discussion sur le développement du numérique et la multiplication des objets connectés. « Après tout, je n’ai rien à cacher » dira l’utilisateur de la montre connectée qui enregistre en temps réel ses données de santé, en même temps que son téléphone consigne de clic en clic tous ses échanges et ses recherches Internet. C’est l’un des coups de force de l’industrie numérique : avoir associé la question de l’utilisation des données personnelles à celle de la faute. Ne pas céder à la transparence, voilà le péché originel de l’humanité connectée. Alors, le trafic d’informations se fait donc avec notre bénédiction plus ou moins enthousiaste, parce que la traque des données permet la traque des terroristes. C’est bien connu, pour notre sécurité, nous aurons moins de liberté. Et comme les attentats qui secouent régulièrement le monde ne donnent pas le sentiment d’une époque très sûre, nous avons vite fait de nous convaincre qu’il vaut mieux que Google connaisse toutes nos opinions politiques et le nom de tous nos contacts si cela peut nous éviter de nous faire égorger ou tirer dessus. Vues comme ça, les choses sont évidentes, n’est-ce pas ?

C’est donc tout vu, c’est une question de sécurité et nous pouvons, avant de tirer notre révérence et de passer à autre chose, tirer notre chapeau à ceux qui élaborent les stratégies de communication des géants du trafic de données : ils sont parvenus à nous faire oublier tous les millions que nous leur faisons gagner. Le déploiement du numérique dans nos vies, ce n’est pas d’abord plus de sécurité, c’est surtout l’oubli progressif de toute intimité. Car si vous tenez à votre vie privée, c’est que vous cachez quelque chose. Ou, inversement, si vous voulez ne pas dévoiler quelque chose, c’est que cette chose est mauvaise. Un peu comme une sorte de déclinaison intellectuelle du puritanisme qui voudrait que l’on se vêtisse et cache en partie son corps parce qu’il est dégoûtant et l’objet de pensées impures. Nous sommes donc contraints à l’exhibition intellectuelle, bon gré mal gré, sans quoi nous devrons nous justifier de n’être pas un terroriste ou un opposant politique à Emmanuel Macron (ou pire, un opposant au « mariage pour tous »).

 

Une épiphanie collective

La nouvelle théologie transhumaniste se dessine sous nos yeux ébahis, avec son impératif de dévoilement permanent… Que dis-je, dévoilement ? C’est une épiphanie continue des mini-dieux que l’on nous assure être devenus depuis que nous pouvons activer la fermeture de nos volets à distance ! L’intimité est devenue un gros mot, elle est le lieu de l’immoral. Il est révolu ce temps où nous réservions certains de nos affects, de nos pensées ou propos à un cercle plus ou moins restreints. Il est fini, ce temps où nous avions des relations plus ou moins proches et distinguions les cercles familiaux, amicaux, professionnels. Le transhumanisme nous garantit un monde merveilleux où tout interlocuteur est à la fois notre meilleur ami et notre mère, celui qui sait tous nos états d’âme et surveille nos déplacements en même temps que notre compte en banque. Si vous n’êtes pas ravis par cette épiphanie collective, si vous n’êtes pas heureux que vos données personnelles soient devenues la monnaie d’échange la plus convoitée, c’est sans doute que vous trafiquez quelque chose de louche. On parle maintenant de « bioconservateur » pour désigner ceux qui s’opposent à l’avènement d’une post-humanité en réclamant le droit de concevoir naturellement des enfants et de vivre dans un monde qui ne soit pas entièrement gouverné par l’intelligence artificielle. Ils sont aussi ceux qui ont encore des choses à cacher.

Ce billet a été publié dans L'Homme Nouveau, je commande le numéro

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