« Arrachez-nous aux griffes du Mauvais »

Rédigé par Un moine le dans Religion

« Arrachez-nous aux griffes du Mauvais »

Saint Matthieu ajoute à la demande de ne pas entrer en tentation, celle de nous délivrer du mal, ou plus exactement du Malin, vrai et seul tentateur. Toutes les épreuves finalement deviennent tentations, car le Malin sait les exploiter pour faire tomber les hommes. À l’inverse de la précédente, cette septième demande n’offre guère de grande difficulté de traduction. Il faut tout de même noter que dire « délivrez-nous » reste bien faible. « Arrachez-nous » serait plus exact, en donnant même au verbe « arracher » son sens de « déraciner ». Toutefois, le seul véritable problème est le terme final : « le mal ». S’agit-il d’un masculin ou d’un neutre ? Dans le premier cas, il faudrait traduire par : « arrachez-nous [aux griffes] du Mauvais ». Dans le deuxième cas, la traduction habituelle serait la bonne. Beaucoup préfèrent la première solution. En réalité, comme le remarquait très pertinemment Benoît XVI, les deux sont indissociables. En effet, le mal n’a apparu qu’avec le péché. Le mal vient du démon et non de Dieu, dont la création reste toujours bonne et belle. Cette dernière demande, comme du reste les deux précédentes, montre tout à la fois la grandeur du danger que nous rencontrons dans le combat spirituel et, en même temps, la puissance protectrice providentielle, paternelle et maternelle de Dieu. Nous nous en remettons au Père, en toute confiance, pour que son nom soit sanctifié et que son règne arrive, ce que nous ne pourrons correctement accomplir que si nous sommes arrachés au Malin.

C‘est donc la libération totale du mal et du Malin que nous demandons à Dieu notre Père. Nous ne devons jamais oublier que Dieu est notre Père. L’oubli est le grand obstacle de la vie spirituelle. À l’inverse, la mémoire nous rappelle sans cesse les bienfaits de Dieu et en tout premier lieu la victoire du Christ sur le mal par sa Passion rédemptrice et sa Résurrection. Cette demande doit donc être récitée avec un esprit filial, ce qui ne veut pas dire infantile. Le mal nous heurte et il est pour beaucoup une pierre d‘achoppement dans nos relations avec Dieu. Or le mal ne vient pas de Dieu, mais du tentateur. La création était bonne ; le péché l’a saccagée, mais la Rédemption, qui est une nouvelle création, a restitué à l’homme sa véritable grandeur. On ne peut comprendre la Passion du Christ sans la réalité du mal qu’est le péché, mais inversement, on est obligé d’admettre que la Passion du Christ a été pour nous cause de joie, puisqu’elle nous a délivrés du mal, du péché et de la mort. L’Église dans l’Exsultet pascal chante cette phrase extraordinaire: « O bienheureuse faute d’Adam qui nous a valu un tel rédempteur ». On ne peut réciter convenablement le Pater sans se remémorer la Passion du Christ et spécialement la prière du Christ lors de l’agonie: « Père – et même mieux papa - si c’est possible, que ce calice s‘éloigne de moi »… Jésus est le seul rédempteur de l’homme, lui qui par son sang versé sur la Croix, nous a délivrés de tout mal.

Le mal domine notre monde de violence. Il nous faut donc plus que jamais nous tourner vers la Croix du Christ, près de laquelle se tenait debout Marie sa Mère. Ce n‘est que le Christ qui nous apportera la paix, la vraie paix qui jaillit de la Croix. C’est le souhait qu’il donna à ses Apôtres le jour de la Résurrection: « la paix soit avec vous ». C’est la paix de l’âme pardonnée, du cœur contrit, d’une vie avec le Prince de la paix. Mais attention ! Le Seigneur ne nous octroiera son pardon seulement si nous pardonnons, et aussi si nous lui nous demandons humblement d’éradiquer le mal en nous.

 

 

 

PAPE FRANÇOIS 

AUDIENCE GÉNÉRALE

Place Saint Pierre
Mercredi 15 mai 2019

Chers frères et sœurs, bonjour!

Nous voici enfin arrivés à la septième demande du «Notre Père»: «Mais délivre-nous du mal» (Mt 6, 13b). 

Par cette expression, celui qui prie demande non seulement de ne pas être abandonné au moment de la tentation, mais il supplie également d’être libéré du mal. Le verbe grec original est très fort: il évoque la présence du malin qui cherche à nous attraper et à nous mordre (cf. 1 P 5, 8) et dont on demande à Dieu la libération. L’apôtre Pierre dit également que le malin, le diable, tourne autour de nous comme un lion furieux, pour nous dévorer, et nous, nous demandons à Dieu de nous libérer.

Par cette double supplication: «Ne nous abandonne pas» et «libère-nous», apparaît une caractéristique essentielle de la prière chrétienne. Jésus enseigne à ses amis à placer l’invocation du Père avant toute chose, également et en particulier dans les moments où le malin fait sentir sa présence menaçante. En effet, la prière chrétienne ne ferme pas les yeux sur la vie. C’est une prière filiale mais pas une prière infantile. Elle n’est pas subjuguée par la paternité de Dieu au point d’oublier que le chemin de l’homme est semé de difficultés. S’il n’y avait pas les derniers versets du «Notre Père» comment les pécheurs, les persécutés, les désespérés, les mourants pourraient-ils prier? La dernière pétition est précisément notre pétition quand nous serons à la limite, toujours.

Il existe un mal dans notre vie, qui est une présence incontestable. Les livres d’histoire sont le catalogue désolant du fait que notre existence dans ce monde a souvent été une aventure pleine d’échecs. Il y a un mal mystérieux, qui n’est assurément pas l’œuvre de Dieu, mais qui pénètre de manière silencieuse dans les plis de l’histoire. Silencieux comme le serpent qui porte le venin silencieusement. Dans certains moments, il semble prendre le dessus: certains jours sa présence semble même plus claire que celle de la miséricorde de Dieu. 

L’orant n’est pas aveugle, et il voit clairement devant ses yeux ce mal si encombrant, et tellement en contradiction avec le mystère de Dieu lui-même. Il l’aperçoit dans la nature, dans l’histoire et même dans son cœur. Car il n’y a personne parmi nous qui puisse dire être exempt du mal, ou tout au moins ne pas être tenté par lui. Nous savons tous ce qu’est le mal; nous savons tous ce qu’est la tentation; nous avons tous fait l’expérience dans notre chair de la tentation, de chaque péché. Mais c’est le tentateur qui nous anime et qui nous pousse au mal, en nous disant: «Fais cela, pense cela, prends cette route».

Le dernier cri du «Notre Père» est lancé contre ce mal «aux larges bords», qui garde sous son parapluie les expériences les plus diverses: les deuils de l’homme, la douleur innocente, l’esclavage, l’instrumentalisation de l’autre, les pleurs des enfants innocents. Tous ces événements protestent dans le cœur de l’homme et deviennent voix dans la dernière parole de la prière de Jésus.

C’est précisément dans les récits de la passion que certaines expressions du «Notre Père» trouvent leur écho le plus impressionnant. Jésus dit: «Abba Père! Tout t’est possible: éloigne de moi cette coupe; pourtant, pas ce que je veux, mais ce que tu veux!» (Mc 14, 36). Jésus fait jusqu’au bout l’expérience d’être transpercé par le mal. Non seulement la mort, mais la mort sur la croix. Non seulement la solitude, mais également le mépris, l’humiliation. Non seulement l’animosité, mais aussi la cruauté, l’acharnement contre Lui. Voilà ce qu’est l’homme: un être voué à la vie, qui rêve de l’amour et du bien, mais qui ensuite s’expose lui-même et ses semblables au mal, au point que nous pourrions être tentés de désespérer de l’homme. 

Chers frères et sœurs, ainsi le «Notre Père» ressemble à une symphonie qui demande à s’accomplir en chacun de nous. Le chrétien sait combien le pouvoir du mal est écrasant et, dans le même temps, il fait l’expérience du fait que Jésus, qui n’a jamais cédé à ses flatteries, est de notre côté et vient à notre aide.

Ainsi, la prière de Jésus nous laisse le plus précieux des héritages: la présence du Fils de Dieu qui nous a libérés du mal, en luttant pour le convertir. A l’heure du combat final, il intime à Pierre de remettre l’épée dans son fourreau, il assure le paradis au voleur repenti, à tous les hommes qui étaient autour de lui, inconscients de la tragédie qui se jouait, il offre une parole de paix: «Père, pardonne-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font» (Lc 23, 34).

Du pardon de Jésus sur la croix naît la paix, la vraie paix vient de la croix: elle est un don du Ressuscité, un don que nous donne Jésus. Pensez que le premier salut de Jésus ressuscité est «paix à vous», paix à vos âmes, à vos cœurs, à vos vies. Le Seigneur nous donne la paix, il nous donne le pardon, mais nous devons demander: «Libère-nous du mal», pour ne pas tomber dans le mal. Telle est notre espérance, la force que nous donne Jésus ressuscité, qui est ici, parmi nous: il est ici. Il est ici avec cette force qu’il nous donne pour aller de l’avant, et il nous promet de nous libérer du mal.

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