Brebis numéro 99 et son GPS

Rédigé par Jean de Saint-Jouin le dans Tribune libre

Brebis numéro 99 et son GPS

Dimanche 30 juin, dans le rite tridentin, c'est l'Évangile selon saint Luc (15,1-10) qui était lu. Jésus confronté aux pharisiens  qui lui reprochent de manger avec des pécheurs, leur adresse deux paraboles. La première bien connue, est-celle de la brebis perdue que le berger part chercher en laissant les 99 autres. La seconde parle d'une femme qui perd une drachme, se met à sa recherche et la retrouve. Le berger et la femme font part de leur joie, à leurs amis et voisins, d'avoir retrouvé le bien égaré. Ce sont ces deux paraboles qui ont inspiré les réflexions de Jean de Saint-Jouin.

Ce matin le maitre est parti. Il a quitté le troupeau pour retrouver la petite indépendante. Une petite folle qui réfléchit trop et dont on raconte la faiblesse légendaire. D’ailleurs sa faiblesse a eu raison d’elle. Elle a abandonné et a préféré rester seule derrière au lieu de marcher prestement vers le prochain pâturage. Elle n’a pas tenu. Du moins, c’est ce que rapporte Face de Bouc, la commère du troupeau.

Je l’aimais bien moi numéro 100. C’est vrai qu’elle était difficile par ailleurs. Elle se plaignait régulièrement du rythme effréné. Contrairement à nous toutes, elle rêvait d’autre chose que d’herbe juteuse, de toison parfaite, de nuit paisible. Discrète, elle portait une douleur particulière, une blessure profonde, une plaie d’origine. Elle me confiait que cette mystérieuse lacération provenait d’un jardin où elle n’était pourtant jamais allée.

C’est vers elle que le maitre est parti. Il nous a laissé et je semble être la seule à avoir remarqué. Toutes les autres, bêlantes et entêtée, foncent sans réfléchir vers l’horizon et le chemin qui tricote devant nous. « L’avenir sera meilleur » pensent-elles en marchant. Qu’en savent-elles?

Soudain, à force de réfléchir sur mon sort, je me rends compte que j’ai pris une distance avec le groupe. J’imagine ce qu’ils racontent en m’imaginant à trainer la patte derrière. Alors qu’ils semblent toujours accélérer, j’imagine leur regard assassin et hagard, leur opinion… Pauvre troupeau!

Ce n’est pas tant que je les ai quittés, c’est plutôt le contraire. C’est davantage lui qui m’a distancé. Jusqu’à ce que je me retrouve seule. Au milieu d’un curieux jardin d’olives, alors que tombait la nuit froide et pleine d’angoisse. J’avais beau regarder les étoiles, y chercher suffisamment de lumière pour retrouver mon chemin, je n’y comprenais rien. Une douleur sourde naquit alors en moi. Était-ce là ce dont me parlait numéro 100 ?

Dans le silence de la nuit, après avoir arrêté de bêler et de ruminer pendant quelques minutes, une myriade de questions lancinantes m’obsédaient. Où suis-je ? Où vas-je ? Où trouverai-je la nourriture et le repos ? Qui prendra soin de mes pattes endolories ? de ma laine toute mêlée ? Qui guérira l’angoisse qui ronge mes entrailles ?

Je réalisai, pour la première fois, que j’étais perdue. Complètement perdue. Et tellement seule.

Au plus profond de la nuit, je sentis des mains puissantes et douces me soulever. Des mains assez fortes pour prendre le fer et assez délicates pour démêleur ma laine. Il me mit sur ses formidables épaules. Des épaules assez fortes pour porter le bois et assez tendres pour apprécier ma chaleur. 

Ainsi élevée au-dessus de la prairie, plus près du Ciel que je n’avais jamais été, avançant sans effort, je compris combien j’étais chanceuse d’être perdue. Combien il est doux d’être complètement perdue sur les épaules du maitre. Dans ma chaude folie et ma fièvre intense je susurrai doucement à l’oreille du Maître : Doux Pasteur et admirable ami, jouons éternellement ensemble. Faites que je sois toujours perdue, éperdument perdue. Faites qu’à tous les moments de ma vie, je souffre toujours et de façon sensible la douleur de ma perdition, pour goûter le bonheur d’être cherchée, trouvée, portée.

 

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Il y a longtemps que j’ai retrouvé le troupeau et que j’ai recommencé à brouter, à bêler, à ruminer, comme les autres… Mais pas tout à fait comme les autres. Numéro 100 et moi avons découvert une chose inimaginable et si difficile à expliquer aux bêtes qui nous entourent. Nous avons découvert qu’être perdue, ce n’est pas finalement une question de coordonnées géographiques, de lieu, d’état. C’est une attitude intérieure. Peu importe où nous sommes désormais, peu importe à quoi nous sommes affairées, nous sommes perdues, éperdument perdues, douloureusement perdues. Et toujours, à tout moment, nous nous savons cherchées, retrouvées, éternellement retrouvées, éperdument retrouvées.

Cette chasse intérieure, nous le savons, finira le jour où nous entrerons, avec toutes les vraies perdues, dans la maison de notre Guide Pastoral Salutaire. Notre si précieux, notre indispensable G.P.S.

 

 

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