Je n'irai pas y passer les vacances

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Je n'irai pas y passer les vacances

C’est un péché véniel dont je ne me confesse pas : je raffole des romans policiers. Au plaisir de l’enquête s’ajoute une peinture exacte du monde dans lequel nous vivons, ses tabous, ses peurs, ses haines, plus révélatrice de l’état de nos sociétés et de leurs mœurs que cent études savantes. 

Mais, autant le dire, ils donnent rarement envie d’aller visiter le théâtre de l’intrigue où l’on se trucide avec une imagination jamais prise en défaut … En  voici la preuve par l’exemple. Si vous n’élisez pas ces contrées pour villégiatures cet été, du moins aurez-vous quelques polars savoureux à lire pendant les vacances que vous passerez ailleurs.

Gérault Darcheville est un auteur comblé depuis qu’Hollywood a acheté les droits de ses aventures de Steven Baltimore, l’ethno-anthropologue judiciaire auquel aucune énigme historique ne résiste. Hélas, Darcheville est confronté au syndrome de la page blanche, et les Américains s’impatientent … Menacé de devoir rembourser son à-valoir, il irait en enfer s’il espérait y trouver l’idée de son prochain bouquin.

A défaut de l’enfer, il y a Gaudricourt, bled perdu de l’Aisne proche du Chemin des Dames ; l’on vient d’y découvrir une tombe de la Première Guerre mondiale où contre les usages de l’époque, l’on a inhumé ensemble Français et Allemands, l’écrivain s’y rue dans l’espoir de retrouver enfin l’inspiration. 

Il sera servi. Car, si Gaudricourt est sinistre, avec sa pluie et sa bouillasse perpétuelles, on y cultive, outre la betterave à sucre, l’art du silence. Personne n’y est d’ordinaire d’humeur à causer, et moins encore maintenant que l’on s’est avisé de la présence, dans la fosse, d’un sixième corps, plus récent et qui n’avait rien à faire là : celui d’une jeune femme enceinte.

Il n’est pas bon d’aller remuer le passé et ses drames, surtout un peu trop proches. Et si cette fille était Agnès Aubry, disparue en 1981 ? Les soupçons, alors, s’étaient portés sur son fiancé, qui, trente-cinq ans plus tard, est devenu le maire omnipotent de Gaudricourt.

Si Darcheville n’avait tant besoin d’argent, et la conviction de tenir le meilleur livre de sa carrière, il comprendrait qu’il vaut mieux ne pas s’attarder mais il s’entête, en dépit des cadavres qui s’accumulent autour de lui. À ses risques et périls.

La vaticaniste Christine Pedotti, à contre emploi, a cosigné avec Vincent Villeminot La longue patience du sanglier (Plon ; 295 p ; 18 €.). Certes, l’on est un peu fatigué d’en revenir toujours aux « heures les plus sombres de notre histoire », aux « officiers félons de l’OAS », aux collectionneurs de poignards SS aux profils de psychopathes mais, derrière tout cela, il y a une histoire, excellente, un décor, des personnages, une pointe d’humour.  En un mot, un roman qui fonctionne.

Pire que Gaudricourt, il y a Creutzwald, bourgade mosellane à la frontière allemande, ruinée par la fermeture de sa dernière mine de charbon. L’endroit a-t-il vraiment été le théâtre, quatre ans plus tôt, de la disparition inexpliquée de plusieurs habitants, littéralement volatilisés dans un grand éclair blanc, comme l’ont affirmé des témoins dignes de foi, dont plusieurs policiers ? L’affaire a été classée. Trop rapidement ? C’est ce que suggère un courriel que Céline Dumouriez, jadis brillante journaliste d’investigation, a reçu. Cela ressemble à une histoire de fou, mais, après une grave dépression, une plongée dans la drogue, une longue cure de désintoxication, Céline, au chômage, doit d’urgence refaire ses preuves. Que risque-t-elle à rouvrir le dossier ? Rien si, au-delà de son aspect loufoque, l’histoire n’impliquait de puissants personnages, à commencer par le plus gros industriel de la région, notable intouchable qui n’a cessé d’arroser les autorités afin qu’elles ferment les yeux sur ses turpitudes. Les ont-elles aussi fermés sur son implication dans la mort tragique d’un fils de gueule noire qui avait eu l’audace de s’éprendre de sa fille, et de lui faire un enfant ? Il ne fait pas bon s’attaquer à ces grands féodaux devant qui tremble une région entière. La journaliste risque de l’apprendre à ses dépens.

L’affaire Creutzwald (Éditions de Borée ; Marge noire ; 335 p ; 19,90 €.), de Thierry Berlanda hésite entre intrigue policière et roman fantastique, mais l’on ne fait pas mieux comme contre-publicité pour le tourisme mosellan que cette plongée dans un village minier sinistré triste comme un jour de novembre …

Une pierre « chaude » réputée posséder des propriétés magiques, une réserve ornithologique, la localisation en ces lieux du Pôle Nord magnétique suffiraient à assurer le succès touristique de  n’importe quel trou perdu, pourvu qu’agences de voyages et croisiéristes sachent le vendre. L’îlot du Renard, caillou pelé au large de l’île islandaise de Grimsey, a été remarquablement vendu. Jusqu’au jour où un groupe d’excursionnistes s’y est retrouvé piégé par un soudain banc de brume. Quand, cinq jours plus tard, il a fait assez clair pour aller les secourir, plusieurs étaient morts. Les gens du coin avaient pourtant prévenu qu’il s’agissait d’un endroit maudit où il ne fallait pas poser le pied …

Le commissaire Adamsberg se souvient de l’histoire, qui fit du bruit en son temps, et, lorsque plusieurs survivants de l’excursion tragique sont retrouvés morts, apparemment suicidés, un doute désagréable s’introduit dans son esprit. Est-ce la coïncidence ou ce bizarre dessin, qui lui évoque une guillotine, griffonné près des corps ? Quoiqu’il en soit, le flic a l’impression que ces gens-là ne se sont nullement donné la mort … Que s’est-il passé sur l’îlot du Renard, dix ans plus tôt, pour que l’on soit prêt à tuer afin d’éviter des révélations gênantes ?

Convaincre ses supérieurs de le laisser partir enquêter en Islande n’a rien d’évident, d’autant qu’une autre piste semble s’imposer : les défunts appartenaient tous à une association historique se consacrant à la reconstitution minutieuse des séances de la Convention et vénérant Robespierre, auquel son président ressemble d’ailleurs de manière surnaturelle. Adamsberg  n’a plus qu’à se fier à son curieux instinct capable de le mener par des chemins détournés aux vérités les plus improbables.

Temps glaciaires (J’ai lu ; 475 p ; 8,20 €.) de Fred Vargas est un roman d’une originalité rare, qui ose remettre en cause les beautés de la Révolution en quelques formules choc et traiter les Grands Ancêtres de tueurs en série. Avec un art maîtrisé de l’intrigue et de la psychologie, la romancière entraîne son lecteur dans un labyrinthe où le surnaturel n’est jamais loin, les drames poignants. Et, en dépit du frisson éprouvé en dévorant son livre, l’on se demande si l’îlot au charme vénéneux ne vaudrait pas le détour …

Restons dans le monde scandinave avec Cela n’arrive jamais (Plon. 345 p ; 21 €.) d’Anne Holt.

Héritage du protestantisme, la Norvège n’a jamais été un pays très criminogène mais tout change, et, en ce début du XXIe siècle, effet de la mondialisation, l’on voit y apparaître des comportements de plus en plus violents et inquiétants, que certains veulent attribuer aux « étrangers ». Fervent adepte du politiquement correct, l’inspecteur Yngvar Stub n’adhère pas à ces thèses. Sa jeune épouse, la profileuse Johanne Vik, non plus.

Quand, un matin de janvier, l’on a retrouvé une journaliste vedette de la télévision massacrée chez elle, l’on a conclu à l’acte d’un fou. Tout a changé quand, à huit jours de là, l’on a découvert la charismatique dirigeante d’un parti populiste crucifiée dans sa chambre.  Quand est venu le tour d’un écrivain à la mode, la panique s’est emparée de tout ce qui jouit de célébrité médiatique en Norvège. 

Seule Johanne croit trouver une signification à cette série criminelle, qui lui en rappelle une autre, étudiée lors d’un stage au FBI. Lorsque Yngvar commencera à la prendre au sérieux, sa propre famille sera dans le viseur d’un assassin intouchable, qui le défie ouvertement.

Sinistre comme un hiver scandinave doublé d’un discours moraliste socio-démocrate, le roman d’Anne Holt, ancien ministre norvégien de la Justice, exerce néanmoins une sorte de fascination sur le lecteur qui, entre deux bâillements, s’accroche au livre, étonné de son ingéniosité, sa tranquille perversité, et de la noirceur de ce monde beaucoup trop crédible. Vous n’irez sûrement pas passer vos prochaines vacances à Oslo tournée la dernière page mais il vous semblera avoir, hélas, appréhendé quelque chose de la modernité …

Les îles anglo-normandes, un paradis fiscal, mais aussi des endroits ravissants où il fait bon passer quelques jours. Du moins les agences de voyages l’affirment-elles. Peut-être en douterez-vous après avoir lu L’île au ciel noir (Laffont ; 390 p ; 20 €.) de Lara Dearman. 

Jennifer Dorey a renoncé à une brillante carrière de journaliste à Londres et regagné Guernesey, son  île natale, après une enquête qui a failli lui coûter la vie, après, aussi, la mort de son père, disparu en mer dans des circonstances troubles. Toutefois, abandonner un grand journal au profit des Nouvelles de Guernesey ne va pas de soi et Jenny s’ennuie. Lorsque des ossements sont découverts dans une grotte côtière de Sercq, la jeune femme espère s’arracher à sa routine. Elle ignore à quel point …

Sercq, « ultime État féodal » d’Europe, a été rattrapé par la modernité et obligé de se mettre en règle avec la législation internationale. Ces changements déplaisent aux îliens qui, après l’assassinat d’un vieillard, accusent l’Europe d’avoir introduit chez eux une violence étrangère à leur communauté. Affirmation que Jenny, toute insulaire qu’elle soit, ne partage pas. Elle connaît trop bien les mentalités locales et sait les aimables Sercquois, pour mener leurs affaires tranquilles, capables de tout.

L’atmosphère plombée de Sercq où atavismes et croyances ancestrales font bon ménage avec les pires comportements actuels crée un huis clos angoissant et cruel. Quant à savoir si l’office de tourisme y verra une incitation à passer vos prochaines vacances dans l’archipel anglo-normand, c’est une autre affaire. 

Rostov, son architecture stalinienne, son musée des chemins de fer, et le charme infini, ô combien, de la grande plaine russe … Un endroit de rêve, là encore.

Le commissaire Braunstein, ancienne gloire de la police moscovite, y est muté pour avoir fourré son nez dans des affaires qui ne le regardaient pas, avec consigne de se faire oublier. Consigne de discrétion mise à mal quand une gamine, en route pour les trottoirs d’Occident, est retrouvée dépecée dans un bois. Le « Cannibale », comme l’ont surnommé les flics russes, a encore frappé. Insaisissable, ce monstre, qui se déplace d’un bout à l’autre du pays, compte, depuis quinze ans, au moins cinquante victimes à son actif. Il n’a jamais laissé aucun indice derrière lui. 

Pourtant, cette fois, quelqu’un a aperçu un véhicule près du lieu du crime, d’un modèle rare et coûteux : fatalement la voiture d’une personnalité … 

Maud Tabachnik a du métier. Malgré un discours convenu sur le président Poutine, sa gouvernance, et quelques autres poncifs, on ne peut lâcher L’impossible définition du Mal (Éditions de Borée ; Marge Noire ; 330 p ; 19,90 €.), récit, inspiré du parcours d’un authentique tueur en série, où l’horreur, en pointillé, n’est jamais exposée et où le plus atroce demeure la peinture très noire d’un monde qui ne parvient pas à émerger de ses vieux cauchemars.

À la différence des destinations précédentes, les Cantons de l’Est, au Québec, semblent un endroit merveilleux où l’on poserait volontiers ses valises. L’on peut hélas compter sur la très talentueuse Louise Penny, et sur le commissaire Gamache, son héros récurrent, pour vous en dissuader … 

Vive déception pour Gamache et sa femme, venus fêter leurs trente ans de mariage au Manoir de Bellechasse où ils passèrent leur voyage de noces : une riche famille anglophone a investi les lieux et s’y comporte en maîtresse absolue … Pourtant, de toute évidence, les Morrow, malgré leur morgue et leur mépris envers ce couple francophone, n’ont pour eux que leur argent, et ils ne cessent de s’entredéchirer, dans un festival de détestation fratricide, laquelle atteint ses sommets lorsque l’une des filles est retrouvée écrasée sous la gigantesque statue de leur défunt père inaugurée la veille. Reste que la dite statue n’a pu, à l’évidence, tomber toute seule …

Obligé de sonder ces haines familiales recuites, en proie à des attaques concernant un père autour duquel il a toujours maintenu un profond silence, Gamache, passablement irrité de voir gâcher son séjour, constate que Bellechasse, sous ses allures de paradis, cache d’insondables enfers.

Dans Défense de tuer (Actes Sud Babel Noir ; 500 p ; 9,80 €.), Louise Penny sait à merveille disséquer une société québécoise plus tourmentée qu’elle veut le laisser paraître et, entre non-dits, incompréhensions, jalousies, tourments, amour aigri, propose une profonde analyse des liens familiaux, où la tendresse côtoie la détestation.

Elle possède aussi ce talent très anglo-saxon de dissimuler le mal et la perversité au sein des lieux les plus délicieux et des communautés en apparence les plus unies. Tel le ravissant village de Three Pines, où, derrière des dehors sereins et un décor enchanteur bouillonnent haines, jalousies, souffrances.

Pourquoi n’a-on pas démoli la maison Hadley où, jadis, Gamache faillit trouver une mort atroce ? Comme il fallait s’y attendre, la funeste bâtisse a tué de nouveau : une femme est littéralement morte de peur durant une séance de spiritisme organisée en cet endroit supposé hanté … 

Certes, la maison peut donner des frissons et même susciter l’épouvante, mais n’est-elle pas surtout un décor idéal pour un crime diabolique ? La victime, éblouissante, était aimée de tout le monde … On lui a pourtant, avant la séance fatale, versé de l’éphédrine, à plus haute dose qu’il n’en fallait pour tuer une cardiaque.

En ce timide avril québécois, Armand Gamache devra affronter ses peurs les plus intimes, et faire face à la résurgence de l’affaire qui le rendit célèbre, mais le fit aussi haïr de certains, au sein même de la police. Cerné par des traîtres, des menteurs, des pourris, en but à une campagne de calomnie, le chef de la Sûreté québécoise s’en sortira-t-il tête haute ?

Et sur qui compter ?  Pas même, peut-être, sur un Dieu devenu effroyablement lointain et une foi remplacée, dans cette communauté jadis anglicane, par le chamanisme et la magie blanche. Finalement, c’est peut-être cela le plus terrifiant dans Le mois le plus cruel (Actes Sud ; 405 p ; 23,50 €).

 

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