Des chercheurs remettent en cause l’idée selon laquelle
le Saint-Suaire daterait du Moyen-Âge

Rédigé par Adélaïde Pouchol, suite à un entretien avec Tristan Casabianca le dans Religion

Des chercheurs remettent en cause l’idée selon laquelle <br>le Saint-Suaire daterait du Moyen-Âge
Tristan Casabianca

Les récents travaux d’une petite équipe de chercheurs a remis en cause la datation au carbone 14 qui selon laquelle le Saint-Suaire aurait été créé entre le XIIIe et le XIVe siècle. En 2017, Tristan Casabianca, chercheur français indépendant qui avait été baptisé un an plus tôt, entraîne Emanuela Marinelli, spécialiste du Linceul de Turin, et Giuseppe Pernagallo et Benedetto Torrisi, deux statisticiens de l’Université de Catane, dans cette aventure ou science et foi ne s’opposent pas mais se renforcent. 

 

 

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ainsi que l’équipe de chercheurs avec laquelle vous travaillez ?

Je suis un chercheur français indépendant de 37 ans, diplômé en histoire moderne, en droit public, et en analyse économique du droit. Je travaille actuellement au sein d’une agence de la Collectivité de Corse. J’ai publié dans des revues académiques internationales de philosophie et de théologie sur le linceul de Turin. En 2017, j’ai créé et dirigé une équipe avec trois Italiens : Emanuela Marinelli, auteur de livres sur le sujet traduits en de nombreuses langues, et deux statisticiens de l’Université de Catane : Giuseppe Pernagallo et le Professeur Benedetto Torrisi.

Vous venez d’annoncer une découverte sur la datation du Saint-Suaire, une nouvelle qui pourrait remettre en question la thèse selon laquelle le linceul de Turin serait un faux. Pouvez-vous nous en dire plus ?

En 1989, les résultats de la datation du linceul ont été publiés dans la prestigieuse revue Nature : entre 1260 et 1390 avec 95% de certitude. Mais durant trente ans, des chercheurs ont réclamé auprès des laboratoires les données brutes. Ceux-ci ont toujours refusé de les leur fournir. En 2017, j’ai introduit une requête légale auprès du British Museum, qui a supervisé les laboratoires. Ainsi, j’ai eu accès à des centaines de pages inédites, qui incluent ces données brutes. Avec mon équipe, nous avons donc procédé à leur analyse. Notre analyse statistique montre que la datation de 1988 par le carbone 14 n’était pas fiable : les échantillons testés sont manifestement hétérogènes, et il n’y a aucune garantie que tous ces échantillons, prélevés à une extrémité du drap, soient représentatifs de l’ensemble du tissu. Il est donc impossible de conclure que le linceul de Turin date du Moyen Age. 

Les résultats de la datation au carbone 14 de 1988 prévalaient-ils jusqu’à présent au sein de la communauté scientifique ? Il semble pourtant y avoir déjà eu des remises en question de cette datation au carbone, n’est-ce pas ?

Les conclusions de la datation de 1988 ont été immédiatement contestées par des individus isolés qui n’avaient aucune chance de pouvoir publier un jour leurs déductions dans des revues statistiques. Au milieu des années 2000, un changement a commencé à s’opérer. Le chimiste américain, Ray Rogers, s’est laissé convaincre par la thèse du rapiéçage de l’échantillon prélevé et a publié ses conclusions dans une revue importante de chimie. La deuxième contestation a eu lieu au cours des années 2010, quand des statisticiens renommés, Marco Riani et Anthony Atkinson, ont suggéré l’absence de validité de la datation. Mais, s’ils utilisaient des outils puissants, ils se basaient uniquement sur les données publiées dans Nature, c’est-à-dire sur très peu de données. Désormais, notre analyse statistique, étayée par les rapports inédits des laboratoires indiquant que les échantillons contiennent des matériaux étrangers, est de l’ordre de l’évidence : la datation de 1988 n’est pas fiable.

La datation de 1988 a souvent été perçue au sein du grand public comme le triomphe de la science – rigoureuse et implacable – sur la religion chrétienne – forcément naïve ou exploitant la crédulité. Des carrières académiques ont été bâties sur la datation de 1988. Il fallait donc des preuves extrêmement solides pour contredire cet épisode incontournable de la datation au carbone 14. Je pense que nous les avons fournies.

Comment avez-vous obtenu ces nouveaux résultats et combien de temps de travail représentent-ils ?

J’ai effectué une requête légale en 2017 (Freedom of Information Act) auprès des trois laboratoires et du British Museum qui a supervisé la datation. Les laboratoires n’ont pas communiqué leurs données les plus intéressantes, mais le British Museum a accédé à ma demande. Il aura donc fallu un an et demi pour entre la découverte des archives et la parution de cet article dans une revue académique. Pour donner une idée, le processus dit de « relecture par les pairs » a pris une dizaine de mois. A titre de comparaison, l’article de Nature avait été quasiment immédiatement accepté, après une relecture superficielle : environ 5 semaines. 

Comment les conclusions de vos travaux ont-elles été accueillies par la communauté scientifique et par le grand public ?

Nos travaux ont paru à la fin du mois de mars sur le site d’Archaeometry, une revue publiée pour le compte du département de l’université d’Oxford qui effectua la datation de 1988. Si quelques commentateurs ont immédiatement souligné l’ironie que cela représente, cela montre surtout que la contestation de la datation est actée au plus haut niveau. 

La couverture médiatique a été très importante dans le monde anglo-saxon et en Italie, et je dois dire pour l’instant positive, y compris au sein de la communauté des spécialistes du Carbone 14. Cela s’explique par la crise de la reproductibilité que traverse actuellement la science. Les chercheurs se sont rendu compte qu’il était très difficile de reproduire des résultats parus dans des revues pourtant prestigieuses. Notre recherche en fournit un exemple supplémentaire.

Beaucoup de spécialistes espèrent à présent l’organisation de nouveaux tests sur le linceul. La publication de notre article a amené l’organisation d’un colloque au mois de mai à l’université de Catane pour déterminer ce que pourrait être un futur protocole beaucoup plus robuste que celui de 1988. 

Pour vous, à titre personnel, que signifie cette découverte ?

J’ai été baptisé récemment, en 2016. Cette découverte s’inscrit dans mon parcours de conversion, conversion qui a notamment été accélérée lorsque je me suis rendu compte que la « science » et les vérités proclamées par la religion catholique n’étaient pas en conflit, mais se renforçaient.

Avec cette découverte, je suis heureux de pouvoir montrer pourquoi les chrétiens ne doivent pas avoir peur de la science. Nous devons rechercher la vérité, quelle qu’elle soit. L’étude du linceul de Turin peut s’inscrire dans un mouvement apologétique qui a contribué à profondément changer tant de vies – et ma vie – mais qui reste encore méconnu en France. Cette découverte nous offre un exemple concret en faveur d’une apologétique renouvelée et décomplexée. Pourquoi aurions-nous peur de découvrir la vérité, et de la dire au monde ?

 

Tristan Casabianca, Emanuela Marinelli, Giuseppe Pernagallo, Benedetto Torrisi, “Radiocarbon Dating of the Turin Shroud: New Evidence from Raw Data”, Archaeometry, 2019.

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