Lettre à Samiel (6/6)

Rédigé par Hugues Pommeret le dans Récits & Poèmes

Lettre à Samiel (6/6)
Illustrations : ©François Rocher

Pour la deuxième année consécutive, les Éditions de L’Homme Nouveau sont heureuses de publier le texte gagnant du Concours des Jeunes Talents.

Le jury avait soumis aux candidats le sujet suivant :

" À la manière de C. S. Lewis qui imagine, dans Tactique du diable(1942), les lettres d’un vieux démon à son apprenti pour lui enseigner les ficelles de la tentation, imaginez les conseils qu’un ange gardien expérimenté pourrait adresser à un tout jeune ange. " 

Le jury a décerné le premier prix à Hugues Pommeret.

Retrouvez sur notre site, jour après jour, les conseils angéliques des autres lauréats du Concours des Jeunes Talents 2019.

Conseils

Alors, quelques conseils pour aider votre protégé à survivre à ces pièges funestes dont il n’est pas plus dédouané qu’un autre.

Il doit lire, lire beaucoup. Si M. Nikael, ange des saisons et précipitations, rend l’En-Bas plus propice, par un soleil éclatant, à la flânerie oiseuse sur la plage, inspirez-lui un déménagement en Bretagne. Dans un salon, au coin du feu, un verre à la main (l’envions nous aussi aux fils d’Adam ? L’Ecclésiaste en parle si bien !), qu’il lise. Préservez-le de deux écueils à ce sujet :

S’il limite ses lectures à des ouvrages de certains auteurs connus pour l’orthodoxie de leur pensée, il sera incapable de comprendre ses opposants, et donc prédire les coups de l’Adversaire. Je ne parle pas de l’ouverture à ses frères éloignés de la Lumière Divine, qu’il devra aller voir poussé par l’Esprit pour évangéliser. Cela fera l’objet d’une autre lettre. Rien que pour votre combat commun, qu’il soit au fait des attaques à la mode.

Et quand précisément il lit, qu’il soit critique. Lieu commun chez un petit Français comme le vôtre ? Pas exactement. Il doit bâtir sa critique sur le roc solide de la connaissance, de façon à pouvoir définir et s’expliquer les raisons de son désaccord. Mieux, il doit parvenir à cerner les raisons de l’auteur pour parvenir à de telles conclusions. Faille de raisonnement issue des dérives dont je vous ai parlé plus tôt ? Désaccord sur le sens d’un concept ? ou seulement divergence de foi ?

Vous m’écrivez qu’il possède déjà une bonne bibliothèque, et j’en suis ravi ! Mais pas de dictionnaire, et c’est un tort. Inspirez-lui de s’en procurer un. De préférence, un suffisamment vieux pour qu’il soit un bel objet, faute de quoi il se retrouvera non dans la bibliothèque du salon, mais dans le petit meuble du couloir non éclairé. Aucune chance qu’il serve. Suffisamment vieux également pour n’être pas perverti par les déviances dont je vous ai parlé, et qui s’institutionnalisent dans les nouvelles versions des vieux classiques. M. Robert en est déprimé, et donne beaucoup de travail à M. Ieiazel, ange de la Consolation. Surtout, donnez-lui l’humilité de s’en servir souvent, afin de connaître l’exacte définition des mots qu’il emploie. Cette connaissance participe de la lutte contre tous les écueils précédents.

La maîtrise du vocabulaire permet un autre succès, cette fois-ci dans la maîtrise du corps par l’esprit chez l’humain. Vous savez, ce que vos professeurs présentent comme totalement aléatoire, tiraillé d’un côté à la sensation, aux sentiments, et théoriquement soumis de l’autre à la volonté. En étant capable de nommer une sensation ou un sentiment, et mieux, en pouvant en nommer les différentes facettes, votre protégé pourra faire diminuer la submersion de son esprit par les informations sensorielles, et conserver la maîtrise. Il saura ainsi trouver la Beauté, comme image du Divin dans l’En-Bas, une fois dépouillé des sensations plaisantes qui sont purement du monde. C’est si criant en musique, y compris en musique dite sacrée. Le Miserere d’Allegri (cours de première année des études séraphiques), fut-il à neuf voix avec ornementations baroques, n’est beau que s’il se tourne vers le Divin. Et si votre protégé le sait, il ne le trouvera beau que comme tel, et ainsi sera plus à même d’entrer en prière.

Je vous propose une preuve, ou tout au moins une interprétation capillotractée d’une réalité. Avez-vous remarqué comment votre protégé est parfois grivois ? L’interception d’une lettre de M. Screwtape par un ange du SAS de monseigneur Michel nous indique que c’est une autre tactique de l’Adversaire : il y a deux types de plaisanteries grivoises, celles qui sont plus des plaisanteries, et celles qui sont plus des grivoiseries. Sans justifier les premières, il est évident que les secondes sont plus nuisibles. Précisément, l’immense majorité des contrepèteries issues des inventions d’En-Bas sont de nature impure. Mon point de tétrapilectomie se résume alors en une question : Et si, dans Sa sagesse, l’Autorité Suprême n’avait pas condamné ceux qui jouent avec Son instrument, le langage, a sombrer presqu’irrésistiblement dans l’impureté ? Malgré mon expérience, je me garderai bien d’en déduire des conclusions.

La Bible nous indique clairement quelle sera l’attaque suivante de l’Adversaire, puisqu’il l’a déjà fait – et cela est raconté – au père de tous les fils d’Adam. « Au commencement était le Verbe ». « Au commencement, Dieu dit …». Tout procède du verbe, du mot, de Sa Parole créatrice. Et lorsqu’Adam eut, par la pomme, la connaissance, le Péché Originel survint. Par orgueil. Il pensait – et cela nous semble étrange, mais nous parlons d’une race qui mit un éon et demi à inventer la roue et encore plus à reconnaître l’Immaculée Conception – que la connaissance le hissait à l’égal de l’Autorité. Donc, mon cher neveu, quand il commencera à comprendre les plans de l’Adversaire sur le langage, tenez-vous paré à repousser la vague d’orgueil qui affluera. Sans dire que cela vous sera facile, c’est au moins quelque chose qu’on enseigne à la Faculté Angélique. C’est tellement classique, et pourtant si efficace…

Une autre attaque est possible, et est contenu dans la négation de mon premier propos. Quand votre protégé commencera à se dire que ce ne sont que des mots, c’est-à-dire qu’il niera le pouvoir de ceux-ci sur sa pensée. Une autre forme de l’orgueil, il pensera maîtriser parfaitement ses pensées, indépendamment des mots « concrets ». Bref, il prétendra séparer l’esprit du corps. Il se prendra pour l’un de nous ! J’ai le regret de vous dire que quels que soient vos efforts, vous ne parviendrez pas à faire de votre protégé un ange, pas même un angelot quoi qu’en dise sa mère.

Votre mission a l’air si simple de l’extérieur, elle est pourtant si délicate une fois la Parabole des Talents relue. Il peut choir autant qu’un autre ; sa famille et son éducation religieuse n’étant qu’une base solide de laquelle il s’élance. Pensez à celui qui fut gardien de l’un des Douze, mais non de l’un des Onze ! Il s’est senti probablement en confiance, mais son protégé est passé, en quelques temps, d’ami et disciple du Maître, à auteur de la plus grande Trahison des histoires humaines et angéliques.

Combattez vaillamment le représentant que l’Adversaire a attribué à votre protégé, sans faiblir. Ce sont bien les hommes qui jugeront les anges. Dont votre pupille.

Dans la Joie du Ciel,

Oncle Jéhudiel

 

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