Celle qui pleure sur la montagne

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Celle qui pleure sur la montagne

Le 19 septembre 1846, Notre-Dame apparaissait au lieu-dit La Salette à deux enfants du hameau de Corps, dans l’Isère, Mélanie Calvat, quatorze ans, et Maximin Giraud, onze ans, jeunes vachers quasi-analphabètes auxquels Elle allait pourtant confier un « message à faire passer à tout son peuple », et un « secret » à ne divulguer qu’au pape.

Le scandale et les contradictions provoqués par « le fait de La Salette » semblent aujourd’hui difficilement compréhensibles. Cependant, la violence des attaques et des polémiques prouve au moins que dans cette France déjà largement déchristianisée du mitan du XIXe siècle, tout ce qui touchait à la foi catholique provoquait encore de fortes réactions que notre époque ne peut même plus comprendre tant la pensée religieuse lui est désormais étrangère.

Il y eut, en fait, trois formes d’opposition à l’événement du 19 septembre : l’une relevait de l’hostilité pure et simple au catholicisme, d’un refus d’admettre le surnaturel, et d’une volonté affichée de nuire à l’Église. Cela explique les tentatives d’une partie des autorités locales pour empêcher la diffusion de la nouvelle d’une apparition mariale dans la montagne dauphinoise, et les pressions peu discrètes exercées sur l’évêque de Grenoble, Mgr de Bruillard, qui ne se laissa pas impressionner et alla son chemin jusqu’à la reconnaissance de l’événement ; cela explique aussi, à un niveau plus surnaturel, les délires d’une malheureuse sataniste qui, en dépit d’un physique très disgracié et d’une obésité qui lui interdisait d’aller courir les alpages, prétendit devant les tribunaux s’être fait passer pour la Sainte Vierge auprès de deux petits paysans arriérés, thèse qui fit rire même les plus anticléricaux tant cette pauvre fille s’illusionnait sur sa beauté …

La seconde s’explique par le recul d’un épiscopat et d’un clergé français peu désireux d’être mêlés  à un événement jugé gênant, quel que fût l’angle sous lequel on l’examinait. Accréditer l’apparition, c’était prêter à rire aux ennemis de la foi, et risquer de scandaliser les fidèles, en raison des accusations portées par Notre-Dame contre certains prêtres, le terme « cloaque d’iniquité » les désignant, et nous comprenons aujourd’hui mieux pourquoi, passant mal, alors que les voyants ne pouvaient être soupçonnés de l’avoir inventé.

La troisième opposition, enfin, la plus douloureuse, vint de catholiques inattaquables, y compris le curé d’Ars, d’abord très réticent à admettre la réalité de l’apparition, qui n’arrivaient pas à croire Notre-Dame susceptible de s’exprimer si durement.

La personnalité des deux voyants n’allait rien arranger. Maximin était un enfant fantasque, indiscipliné, incapable de se fixer longtemps, en dépit de son bon cœur et de la grande piété qu’il avait développée après l’apparition, lui, né dans un milieu très éloigné de la religion. Quant à Mélanie, maussade, timide, presque mutique parfois, mais trop fidèle aux instructions de sa Dame pour en changer un mot, dut-elle déplaire, elle ne cesserait jamais de déranger des instances ecclésiastiques qui ne savaient trop quoi faire de cette fille, devenue religieuse mais que nulle communauté ne parvenait à intégrer durablement.

Contredite, persécutée, promenée d’un ordre à l’autre, ne trouvant nulle part sa place, Mélanie finit par échouer au fin bout de l’Italie, à Altamira près de Lecce, où l’évêque du lieu, le futur saint Hannibal-Marie de France, fervent de La Salette, persuadé de la véracité des événements et séduit par la personnalité, qu’il découvrit solide et équilibrée, d’une femme décrite comme une désaxée, la prit sous sa protection et lui confia le soin de réformer la congrégation féminine qu’il avait fondée et qui périclitait, tâche à laquelle Mélanie excella.

Sœur Marie de la Croix, tel était son nom de religion, avait autrefois rédigé une première version du message et des secrets de La Salette, réservée à Pie IX mais qui n’avait pas tardé à s’ébruiter. Il en courait des textes interpolés, exagérés, faux, mensongers, propres à discréditer La Salette. C’est pour cette raison que Mgr de France encouragea sa protégée, sans l’inciter néanmoins à révéler ce qui devait demeurer caché, à donner son témoignage. 

L’opuscule, signé « la bergère de La Salette », qui vient d’être réédité (Téqui ; 45 p ; 3,90 €.) fut publié sous le titre L’apparition de la très sainte Vierge sur la montagne de La Salette, avec l’imprimatur de Mgr l’évêque de Lecce.

L’on se rend compte, à la lire, que Mélanie a beaucoup ressassé les événements du 19 septembre 1846, et que son témoignage, repensé, revisité, est celui d’une femme mûre, possédant une culture religieuse, des acquis, une sensibilité que n’avait pas la fillette illettrée qu’elle était à l’époque des faits, mais, pour l’essentiel, et d’abord la teneur du message, qui s’était gravé en elle, nous avons bien là l’écho fidèle des paroles de Notre-Dame venue pleurer sur la montagne.

Sans trop s’arrêter aux aspects catastrophiques des annonces de La Salette, cette destruction de Paris et de Marseille qui, pour le moment du moins, n’a pas eu lieu, pas plus d’ailleurs que celle de Ninive, au grand dam de Jonas pris en flagrant délit d’avoir été pour rien prophète de malheur, il convient, en lisant ou relisant Mélanie, d’en revenir à l’essentiel : la culpabilité « de la France et de toute l’Europe  dont toutes les nations méritent d’être châtiées », ainsi que l’affirma Pie IX après avoir lu le secret, si elle était grande en 1846, s’est considérablement alourdie depuis. Tous les drames traversés au cours du XXe siècle, loin de conduire à un amendement de nos sociétés, n’ont fait que les renforcer dans leur mépris de Dieu et de Sa Loi.

« Le bras de Mon Fils est si lourd que je ne puis plus le retenir. Je suis chargée de le prier sans cesse pour vous, pour vous qui en faîtes si peu de cas … » sanglotait Notre-Dame ce 19 septembre. Que doit-il en être aujourd’hui ?

À ce déferlement du Mal, Notre-Dame, à La Salette comme ailleurs, a pourtant donné tous les remèdes : respect du repos dominical et du jeûne, prière, sacrements, pénitence, retour à Dieu. 

Prétendre y convertir d’emblée nos sociétés est évidemment hors de nos moyens. Au moins faut-il commencer par nous convertir nous-mêmes et revenir, chacun à sa place, à cet enseignement maternel. Ce n’est qu’ainsi que nous désarmerons le courroux divin et nous mériterons le renouvellement de la promesse faite par Notre-Dame à Pontmain le 17 janvier 1871 : « Mais priez, mes enfants. Dieu vous exaucera en peu de temps. Mon Fils se laisse toucher. »

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