Les douces voies salésiennes

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Les douces voies salésiennes

À l’aube du XVIIe siècle, que l’abbé Bremond appellerait « le grand siècle des âmes », François de Sales proposa à l’école de spiritualité française dont ce Savoyard fut la plus éclatante illustration, une voie médiane entre les rigueurs jansénistes dont il sentait déjà poindre la tentation chez la Mère Angélique Arnauld quand il en était le directeur de conscience, et le laxisme mondain que l’on reprocherait bientôt aux jésuites. Ce n’est pas le moins étonnant, d’ailleurs, de voir cette sagesse naître et se développer chez un homme qui, par lui-même, et sans le secours de la grâce, eût été aux antipodes de l’enseignement qu’il dispensa.

La grande inquiétude des biographes, admirateurs et disciples actuels de l’évêque de Genève est qu’il ne soit plus compris de nos contemporains. Sa langue serait désormais inaccessible, ou peu s’en faut, à la plupart des lecteurs, de sorte que les éditeurs de l’Introduction à la vie dévote se croient tenus d’en donner des versions traduites en français moderne, ce qui en dit long sur la destruction des études classiques dans notre pays ; quant au contenu, il faudrait aussi l’actualiser. Ce choix, bien intentionné, peut gêner ; au moins a-t-il le mérite d’essayer de mettre la pensée salésienne à la portée de tous.

C’est dans cette optique que Bernard Sesé publie dans la collection Petites Vies son François de Sales. (Artège Poche. 170 p; 8,90 €). Le propos de la série est de proposer non des biographies fouillées et complètes mais des abrégés qui donneront aux lecteurs pressés l’occasion d’apprendre l’essentiel, aux autres l’envie d’en savoir davantage. Cela peut laisser sur leur faim les plus exigeants mais le professeur Sesé est un bon maître qui parvient à dire beaucoup en peu de pages. En chapitres brefs, accompagnés d’encadrés pédagogiques permettant de mieux connaître le contexte et les relations de M. de Sales sur lesquels il est impossible de s’étendre, il retrace à grands traits, avec chaleur et sympathie, cette vie menée tambour battant, sans jamais succomber à la tentation, souvent éprouvée, de la retraite et du repos. L’aîné de sa noble famille que son père destine à une brillante carrière et qui, finalement, choisit de se donner à Dieu, l’apôtre inlassable du Chablais, l’homme de dialogue et de compassion, le directeur de conscience, le père spirituel, l’évêque tridentin, le diplomate, le prédicateur, l’écrivain, le mystique bénéficiant de visions et de lumières spéciales sur les mystères divins, le fondateur de la Visitation : comment, en cinquante-cinq ans, alors que sa santé ne cessait de se détériorer, François de Sales a-t-il pu endosser et tenir tant de rôles, courant sans cesse entre la Savoie, la France et l’Italie ? Quand il mourut d’épuisement, à Lyon, le 28 décembre 1622, l’Église et le monde le tenaient déjà pour un saint. Pie IX, en 1877, le proclama docteur de l’Amour, titre qui résumait tout son enseignement, mais, et Bernard Sesé n’a pas loisir de s’attarder là-dessus, François de Sales n’était point prédisposé à ce rôle et ce fut une conquête sur lui-même, parfois terrible, qui l’amena à prêcher ce don de soi à l’amour divin en adhérant par dilection à la dilection de Dieu.

François de Sales est fils de son temps, en effet, et quel temps ! Quand il vient au monde, le 21 août 1567, les Guerres de religion ravagent l’Europe où l’on s’entretue au nom de Dieu. Des haines inexpiables déchirent la chrétienté. La question de la grâce, qui a nourri la pensée luthérienne, et nourrira bientôt le jansénisme, hante l’Église, au risque de détourner des âmes, désespérant de leur salut, des chemins de la Rédemption.

A ces questions métaphysiques se mêlent d’inextricables querelles politiques, nationales et internationales, et, dans la noblesse, un culte du « point d’honneur » qui, à travers le duel, offre un exutoire supplémentaire et stupide à la violence ambiante. François de Sales a grandi dans cette société-là, et elle a déteint sur lui.

Bernard Sesé passe très vite sur ces combats intimes ; le Père Gilles Jeanguenin qui publie des Fioretti de saint François de Sales ( Éditions de l’Emmanuel. 136 p. 11 €.), choisit, quant à lui, d’en traiter par le biais de l’anecdote. C’est à travers des épisodes de la vie de M. de Sales qu’il montre comment celui-ci a surmonté ses défauts, traversé les crises, pour se métamorphoser peu à peu en saint.

Comment l’adolescent qui, lors de son premier séjour parisien, épouvanté par les sermons qu’il entendait, se crut voué à la damnation éternelle, devint-il le prédicateur de la miséricorde et du pardon divins ? 

Comment le gentilhomme pétri des principes d’honneur de sa caste, affligé d’un caractère fier et ombrageux, devint-il un évêque d’une douceur et d’une sérénité inentamables sur lequel toutes les insultes, tous les affronts se fracassaient et qui offrait sincèrement son pardon à ses offenseurs ? 

Comment apprit-il à se détacher des agréments du monde pour se tourner vers ces pauvres « dont l’odeur punaise lui semblait plus suave que tous les parfums » ?

Le Père Jeanguenin ne répond pas directement à ces questions, mais, à travers un choix thématique d’anecdotes, il invite à découvrir la vie de l’évêque de Genève, son cœur, son âme, l’immense capacité d’amour d’un pasteur qui se voulut tout à Dieu et à son troupeau, non sans finesse, humour et sens de la répartie.

Cette introduction, plaisante et légère, à la spiritualité salésienne est une merveilleuse invitation à aller plus loin à la suite de François de Sales.

Le Père François Corrignan choisit, avec Mettez votre cœur au large, (Artège.165 p. 6,90 €) une autre approche de cette spiritualité. S’adressant à un public dont il soupçonne qu’il n’ira jamais aux textes, il extrait de l’œuvre salésienne « la substantifique moelle » et, à travers des exemples, des citations, des explications, fait sentir ce que cette leçon d’amour a d’intemporel, puis, partant de là, montre, comment elle demeure applicable.

« Tenez votre cœur au large et pourvu que l’amour de Dieu soit votre désir et sa gloire votre prétention, vivez toujours joyeuse et courageuse. Ô Dieu, mais que je souhaite ce cœur du Sauveur pour roi de tous les nôtres ! » ; cette exhortation adressée en 1607 à Jeanne de Chantal a-t-elle rien perdu de son urgence et de sa sagesse ? N’est-ce pas le programme que devraient élire les Théotime et les Philothée de notre époque comme de celles d’hier et de demain ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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