Le royaume des cieux récompensera les pauvres en esprit

Rédigé par Un moine le dans Religion

Le royaume des cieux récompensera les pauvres en esprit

Lors de la dernière audience, le Pape a abordé la première des Béatitudes : celles des pauvres en esprit. Comme le livre d’Amos ou l’épître de saint Jacques, cette béatitude a fait bien des fois l’objet d’une lecture marxiste dans les années qui ont suivi Mai 68. En fait, par cette première béatitude, si chère aux anawim des textes bibliques, Jésus proclame l’avènement des temps messianiques et il s’insère dans ce grand mouvement qui, de Sophonie à Jérémie, en passant par les Psaumes, faisait de la pauvreté la marque des élus du royaume de Dieu. Il ne s’agit pas bien sûr de la pauvreté purement matérielle, mais de cette attitude remplie de confiance et d’abandon en la miséricorde divine, telle que nous la trouvons marquée chez un Osée par exemple. C’est l’attitude de Marie dans son Magnificat et ce sera sur la croix l’attitude du Bon Larron. De plus, tous les élus se reconnaîtront dans cette béatitude, fondement de toutes les autres. Notons aussi qu’en accordant son royaume aux pauvres, Jésus l’enlevait du fait même aux riches nantis que sont les orgueilleux, ces pharisiens et ces scribes qui prétendaient avoir la clé pour entrer dans le royaume.

Les béatitudes, nous le savons sont formées par un paradoxe : un mal apparent ici-bas comme clé du bonheur dans l’autre : c’est précisément ce mal, en l’occurrence ici la pauvreté, qui rendra heureux pour toujours. Comme nous l’avons dit, il ne s’agit pas d’une pauvreté d’ordre matériel. Il s’agit de la pauvreté en esprit. Dans la Bible, l’esprit, c’est le souffle de vie que Dieu communiqua à Adam. Il s’agit donc d’une notion qui fait référence à une réalité intime à la personne : l’homme a été créé à l’image de Dieu précisément par ce souffle vital donné par Dieu. Cette vraie pauvreté n’est pourtant pas naturelle à l’homme depuis que nos premiers parents ont péché par orgueil. Nous sommes tous plus ou moins égoïstes et arrivistes, voulant paraître et non être. Nous voulons réussir, nous faire un nom, être quelqu’un de bien, briller aux yeux du monde. Notre égoïsme nous colle à la peau et nous sommes soucieux du qu’en-dira-t-on. Aussi notre pauvre nature adamique supporte-t-elle mal la pauvreté qu’elle considère comme une injure faite à sa dignité. Ne croyons pas être indemnes de cet orgueil foncier ; ne pensons pas que nous ne sommes pas fragiles et blessés par le péché originel et personnel. Mais sachons reconnaître dans cette faiblesse une force pouvant nous permettre de mendier l’aide d’autrui et en premier lieu de Dieu. Nos limites sont une ressource spirituelle car elles nous enfoncent dans l’humilité qui s’apparente si étroitement à la pauvreté en esprit. Demander l’aide est donc la caractéristique des pauvres en esprit. Mais il y a plus. Cette béatitude nous permet de demander pardon, ce qui peut dans certains cas réclamer un certain héroïsme. « Je vous prie de m’excuser » n’est pas si facile à dire quand on a fait du mal à autrui. Seuls les pauvres en esprit sont vraiment capables de demander pardon. Mais pourquoi demander pardon est-il si difficile ? Tout simplement parce qu’il faut s’humilier, ce qui paraît hypocrite à l’orgueilleux qui prend conseil auprès de la folle des logis qu’est l’imagination.

Lors de sa Passion, Jésus a dit que son royaume n’était pas de ce monde, bien qu’il soit déjà présent au sein du monde. Il en va de même du royaume des cieux qui récompensera les pauvres en esprit. Ce sera la richesse de l’éternité qui récompensera les vrais pauvres qui bénéficient déjà ici-bas d’un bonheur profond dont le type est Marie chantant son Magnificat.

 

 

 

PAPE FRANÇOIS 

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI
Mercredi 5 février 2020

Chers frères et sœurs, bonjour!

Nous nous confrontons aujourd’hui avec la première des huit Béatitudes de l’Evangile de Matthieu. Jésus commence à proclamer son chemin pour le bonheur à travers une annonce paradoxale: «Heureux les pauvres en esprit car le Royaume des cieux est à eux» (5, 3). Un chemin surprenant et un étrange objet de béatitude, la pauvreté.

Nous devons nous demander: qu’est-ce qu’on entend ici par «pauvres»? Si Matthieu n’utilisait que ce mot, alors la signification serait simplement économique, c’est-à-dire qu’elle indiquerait les personnes qui ont peu ou aucun moyen de subsistance et qui ont besoin de l’aide des autres.

Mais l’Evangile de Matthieu, à la différence de Luc, parle de «pauvres en esprit». Qu’est-ce que cela veut dire? L’esprit, selon la Bible, est le souffle de la vie que Dieu a communiqué à Adam; c’est notre dimension la plus profonde, disons la dimension spirituelle la plus intime, celle qui fait de nous des personnes humaines, le noyau profond de notre être. Les «pauvres en esprit» sont alors ceux qui sont et qui se sentent pauvres, mendiants, au plus profond de leur être. Jésus les proclame bienheureux, parce c’est à eux qu’appartient le Royaume des cieux.

Combien de fois nous a-t-on dit le contraire! Il faut être quelque chose dans la vie, être quelqu’un... Il faut se faire un nom... C’est de cela que naît la solitude et le fait d’être malheureux: si je dois être «quelqu’un», je suis en compétition avec les autres et je vis dans la préoccupation obsessive pour mon ego. Si je n’accepte pas d’être pauvre, je me mets à haïr tout ce qui me rappelle ma fragilité. Car cette fragilité empêche que je devienne une personne importante, quelqu’un de riche non seulement d’argent, mais de renommée, de tout.

Chacun, face à lui-même, sait bien que, pour autant qu’il se donne du mal, il reste toujours radicalement incomplet et vulnérable. Il n’y pas de méthode pour cacher cette vulnérabilité. Chacun de nous est vulnérable, à l’intérieur. Il doit voir où. Mais combien on vit mal si l’on refuse ses propres limites! On vit mal. On ne digère pas la limite, elle est là. Les personnes orgueilleuses ne demandent pas d’aide, ne peuvent pas demander d’aide, elles n’ont pas le réflexe de demander de l’aide parce qu’elle doivent démontrer qu’elles sont autosuffisantes. Et combien d’entre elles ont besoin d’aide, mais l’orgueil les empêche de demander de l’aide. Et combien il est difficile d’admettre une erreur et de demander pardon! Quand je donne quelques conseils aux jeunes mariés, qui me demandent comment bien conduire leur mariage, je leur dis: «Il y a trois mots magiques: s’il te plaît, merci, excuse-moi». Ce sont des mots qui viennent de la pauvreté d’esprit. Il ne faut pas être envahissants, mais demander la permission: «Est-ce que cela te semble une bonne chose à faire?”, ainsi il y a un dialogue en famille, le mari et la femme dialoguent. «Tu as fait cela pour moi, merci, j’en avais besoin». Ensuite, on commet toujours des erreurs, on dérape: «Excuse-moi». Et généralement les couples, les nouveaux mariés, ceux qui sont ici nombreux, me disent: «La troisième est la plus difficile», s’excuser, demander pardon. Car l’orgueilleux n’y arrive pas. Il ne peut pas s’excuser: il a toujours raison. Il n’est pas pauvre en esprit. En revanche, le Seigneur ne se lasse jamais de pardonner; c’est malheureusement nous qui nous lassons de demander pardon (cf. Angelus 17 mars 2013). La lassitude de demander pardon: voilà une vilaine maladie!

Pourquoi est-il difficile de demander pardon? Parce que cela humilie notre image hypocrite. Pourtant, vivre en cherchant à cacher ses propres carences est fatiguant et angoissant. Jésus Christ nous dit: être pauvres est une occasion de grâce; et il nous montre l’issue de cette fatigue. Il nous est donné d’être pauvres en esprit, parce que c’est la route du Royaume de Dieu. 

Mais il faut réaffirmer une chose fondamentale: nous ne devons pas nous transformer pour devenir pauvres en esprit, nous ne devons accomplir aucune transformation parce que nous le sommes déjà! Nous sommes pauvres… ou pour le dire plus clairement: nous sommes des «malheureux» en esprit! Nous avons besoin de tout. Nous sommes tous pauvres en esprit, nous sommes mendiants. C’est la condition humaine. 

Le Royaume de Dieu appartient aux pauvres en esprit. Il y a ceux qui ont les royaumes de ce monde: ils ont des biens et le confort. Mais ce sont des royaumes qui finissent. Le pouvoir des hommes, même les empires les plus grands, passent et disparaissent. Très souvent, nous voyons au journal télévisé ou dans les journaux, que ce gouvernant fort, puissant, ou que ce gouvernement qui régnait hier n’est plus là aujourd’hui, il est tombé. Les richesses de ce monde s’en vont, et l’argent aussi. Les personnes âgées nous enseignaient qu’un suaire n’a pas de poches. C’est vrai. Je n’ai jamais vu un camion de déménagement suivre un cortège funèbre: personne n’emporte rien. Ces richesses restent ici. 

Le Royaume de Dieu appartient aux pauvres en esprit. Il y a ceux qui ont des royaumes de ce monde, ils ont des biens et ils ont le confort. Mais nous savons comment ils finissent. Celui qui sait aimer le vrai bien, plus que lui-même, règne vraiment. Tel est le pouvoir de Dieu. 

En quoi le Christ s’est-il montré puissant? Parce qu’il a su faire ce que les rois de la terre ne font pas: donner sa vie pour les hommes. Et cela est le vrai pouvoir. Le pouvoir de la fraternité, le pouvoir de la charité, le pouvoir de l’amour, le pouvoir de l’humilité. C’est ce qu’a fait le Christ.

En cela réside la vraie liberté: celui qui a ce pouvoir de l’humilité, du service, de la fraternité est libre. La pauvreté louée par les Béatitudes se trouve au service de cette liberté.

Parce qu’il y a une pauvreté que nous devons accepter, celle de notre être, et une pauvreté que nous devons en revanche chercher, celle concrète, des choses de ce monde, pour être libres et pouvoir aimer. Nous devons toujours chercher la liberté du cœur, celle qui a ses racines dans notre pauvreté à nous.

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