Écriture inclusive : une révolution idéologique ?

Rédigé par Frédéric Le Moal, historien le dans Tribune libre

Écriture inclusive : une révolution idéologique ?

Sous le pretexte de l'égalité ou du combat contre les « stéréotypes sexistes », les tenants de « l'écriture inclusive » tentent de l'imposer à tous. L'exemple historique du fascisme et celui de la Révolution française montrent que cette volonté de remodeler le langage est surtout un effort subversif de formatage de la société. 

Les pressions pour imposer l’écriture inclusive peuvent paraître anecdotiques, pour ne pas dire grotesques. La tentation serait donc d’évacuer cette question d’un haussement d’épaules. Pourtant, non seulement elle ne relève pas, loin s’en faut, d’une simple question grammaticale ni de l’évolution naturelle que toute langue connaît au long de son histoire, mais elle cache un enjeu politique et anthropologique crucial. Surtout quand la puissance étatique s’en mêle et apporte son concours à ce qu’il faut bien appeler une révolution idéologique.

On en a un exemple avec la bataille linguistique lancée en 1938 par Mussolini. Dans son viseur, la formule de politesse traditionnelle des Italiens qui, en lieu et place du « vous » des Français, emploient le pronom « elle », traduit lei. Considérant que cet usage constitue un héritage de la domination espagnole sur l’Italie et de la formule Signoria (Sa Seigneurie), le Duce en interdit l’utilisation au sein du Parti national fasciste, dans la fonction publique et au-delà dans l’ensemble de la société, et exigea son remplacement par le voi (vous) ou mieux encore par le tutoiement pur et simple. Un tel projet surgissait en pleine radicalisation du régime fasciste, lequel accéléra à la fin des années 1930 son emprise sur la société et ouvrit bien des fronts internes dont celui de l’antisémitisme d’État. Cette interdiction linguistique exprimait tout autant la xénophobie du fascisme, puisqu’elle épurait la langue nationale des apports étrangers, que sa haine de la bourgeoisie qui usait du lei pour se démarquer socialement, mais aussi sa misogynie car le lei avait un genre grammatical féminin guère acceptable pour la virilité fasciste. Cela dit, Mussolini voyait encore plus loin.

 

En vue d'un homme nouveau

En effet, la révolution culturelle et politique à l’œuvre depuis 1922 devait accoucher d’un homme nouveau élaboré au sein d’une société militarisée et commu­nautaire à laquelle le lei, avec ses accents courtisans et bourgeois, ne correspondait pas. Autre élément capital de cette réforme, le régime maintenait le vouvoiement entre les différents niveaux hiérarchiques de l’administration et du Parti, mais l’interdisait entre individus d’un même rang. Ainsi pensait-il renouer avec l’esprit des tranchées, creuset du fascisme, où l’égalité et la camaraderie entre soldats n’avaient pas aboli pour autant le respect dû aux officiers. Les Italiens eurent beau répliquer à ces changements par un florilège de plaisanteries, Mussolini comme le secrétaire général du Parti national fasciste, le fidèle et grotesque Achille Starace, conduisaient avec détermination cette bataille linguistique dont ils comptaient se servir pour forger des habitudes modernes, un cadre social et mental novateur, tous propices à l’éclosion de l’homme nouveau. Tout devait être rénové, y compris et surtout le langage directement relié à la pensée intime. George Orwell l’a magnifiquement compris avec la novlangue de 1984. Changer les mots pour régénérer l’homme. Contrôler la parole pour remodeler l’esprit. Purger la langue comme on purifie la société de ses impuretés.

 

Au cœur du projet fasciste

Cette réforme se situait donc au cœur du projet totalitaire fasciste. Et force est de constater que le fascisme, dans ce domaine comme dans bien d’autres d’ailleurs, mit ses pas dans ceux de la Révolution française. Dès 1789 en effet, fleurirent des projets de réforme de la langue, la féodalité étant accusée d’avoir corrompu la pureté de l’idiome gaulois en inventant le vouvoiement et des expressions comme « monsieur » ou « madame » dans un objectif de soumission du « peuple ». Le gram­mairien et futur académicien François-Urbain Domergue, initiateur de la Société des amateurs de la langue française, s’engagea dans ce combat politico-linguistique afin de régénérer le français et d’en faire la langue nouvelle d’un peuple libre. Il ne fut pas le seul. Dans son rapport sur les idiomes daté du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794), Bertrand Barère, membre du Comité de Salut public et héraut du génocide vendéen, pourfendait, avec de virulents accents xénophobes, les langues étrangères et les dialectes au nom de l’unité de la République et de la nation. « Nous avons révolutionné, affirmait-il, le gouvernement, les lois, les usages, les mœurs, les costumes, le commerce et la pensée même ; révolutionnons donc aussi la langue qui est leur instrument journalier. » Cette langue révolutionnaire, on le sait, imposa le tutoiement par le décret du 10 brumaire an II et l’emploi du terme « citoyen » comme armes de la régénération. Une identique logique prévalait dans l’instauration du nouveau calendrier, une autre innovation reprise par le régime mussolinien qui exigea – avec certes bien des prudences – de compter les années à partir de 1922 (an I de la révolution fasciste). L’issue de la bataille culturelle se jouait aussi dans le choix des prénoms donnés aux enfants : 1793 fit fleurir les Brutus, Égalité, Montagne, et autres Cassius ; l’Italie eut droit à ses Italo, Marzo et Romano. Il est des similitudes à méditer.

On rétorquera que le tutoiement jacobin exprimait un idéal d’égalité et de fraternité, à des années-lumière du darwinisme et du nationalisme des fascistes. C’est exact. Mais on n’oubliera pas de mentionner la force de leur utopie égalitaire qui voulait fusionner la masse des Italiens autour de la foi dans le fascisme, rassembler l’ensemble du corps social et politique épuré de ses éléments nui­sibles et unir la nation tout entière guidée par sa nouvelle élite. Ce que nous apprennent en fait les expérien­ces jacobine et fasciste, au-delà de leurs différences, c’est que le totalitarisme révolutionnaire (si l’on veut bien me pardonner ce pléonasme) s’insinue dans l’esprit qu’il veut remodeler à travers le langage. 

 

Société et langue en harmonie...

L’argument selon lequel société et langue doivent être en harmonie apparaît ainsi dans toute sa logique, toujours défendu par des minorités imposant des pratiques à des corps sociaux récalcitrants. Sitôt Mussolini chassé du pouvoir en juillet 1943, le nouveau gouvernement du maréchal Badoglio supprima les lois que la société italienne n’avait jamais intégrées. Ainsi pourrions-nous appliquer à la réforme du fascisme l’expression de Mona Ozouf à propos du calendrier révolutionnaire : « un projet d’une ambition extrême et d’une durée très modeste ». Il n’en reste pas moins que, dans les deux cas, on assiste à une intrusion de l’État dans la sphère sociale et même intime des individus, derrière laquelle s’exprimait un projet de transformation anthropologique.

 

Derniers ouvrages parus de Frédéric Le Moal : Pie XII : un pape pour la France, Le Cerf ; Histoire du fascisme, Perrin ; Les Divisions du pape : le Vatican face aux dicta­tures 1917-1989, Perrin.

Paru dans notre numéro n°1705, du 15 février 2020.

 

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