Après la découverte du charnier à Paris-Descartes,
quel respect dû aux corps ?

Rédigé par Mgr Jacques Suaudeau, propos recueillis par Odon de Cacqueray le dans Religion

Après la découverte du charnier à Paris-Descartes, <br>quel respect dû aux corps ?
La Leçon d'anatomie du docteur Nicolaes Tulp, Rembrandt

Après la découverte de l’existence d’un « charnier » à l’université de Paris-Descartes, la question du respect des corps confiés à la science se pose. Éclairage de Mgr Suaudeau, prêtre du diocèse de Lyon et chirurgien de formation, directeur scientifique émérite de l’Académie pontificale pour la vie.

 

Que vous inspire le scandale lié à l’université Paris-Descartes qui a manqué de respect aux corps donnés pour la science et entreposés dans ses locaux ?

Nous avons toujours eu besoin de corps en anatomie, pour disséquer. Il y a eu une raréfaction du nombre de cadavres pour de multiples raisons et dans le même temps s’est développé tout un commerce autour des tissus humains. Le problème principal ne réside pas tant dans la maltraitance par l’université Paris-Descartes des corps dont elle avait la garde, que dans la commercialisation occulte des corps en question. La monétisation des cadavres et des membres du corps est grave.

 

La science a-t-elle réellement besoin de corps ?

Il y a deux aspects pour répondre à cette question :

Le premier aspect concerne le domaine de l’autopsie. Pratique lors de laquelle il y a une recherche de l’origine de la mort de la personne. Dans ce cadre, certaines pièces sont prélevées et sont amenées à être conservées pour servir à l’instruction des étudiants ou être utilisées pour la recherche scientifique. Il faut bien sûr veiller à ce que cette conservation se fasse correctement (fichage des pièces conservées, anonymisation). Certaines pièces, particulièrement intéressantes scientifiquement, peuvent être exposées dans des musées anatomiques (comme le musée Dupuytren).

D’autre part, il y a la question de la formation des étudiants à la connaissance de l’anatomie humaine. Aujourd’hui, contrairement à ce qui s’est passé pendant longtemps (pendant mes années d’études nous disséquions des cadavres), la plupart des étudiants en médecine auront terminé leurs études sans avoir touché à un cadavre. Ils étudient sur des modèles anatomiques en carton, ou sur des vues anatomiques imprimées. Cela ne remplace pas, certes, le contact direct, mais il est tout à fait possible d’apprendre correctement l’anatomie en passant par des livres bien faits avec de bons schémas. Ceux qui ont encore besoin de disséquer des cadavres sont les enseignants ou chercheurs en anatomie, mais cela représente un nombre réduit de corps. En ce qui concerne les chirurgiens, il est bon qu’ils aient disséqué des cadavres au préalable pour avoir une connaissance concrète de la disposition des organes et des tissus, mais l’essentiel de leur formation se fera en salle d’opération, en aidant les chirurgiens déjà expérimentés et en apprenant d’eux. Dans ces conditions il n’apparaît plus tellement nécessaire de conserver et d’entreposer un grand nombre de corps.

 

Que ce soit le don des corps à la science ou le don d’organes, la position de l’Église est-elle claire ?

Il y a là deux prospectives bien différentes. Concernant le don d’organes pour transplantation, l’Église ne s’y est jamais opposée, bien au contraire. Dans la polémique développée autour des restes anatomiques conservés à l’université Descartes, il y a d’ailleurs un risque de confusion entre le « don du corps à la science », sans utilité pour les transplantations d’organes, et le don d’organes qui est au contraire extrêmement utile et représente un beau geste de solidarité. Il serait regrettable qu’à cause de cette confusion la polémique sur les débris anatomiques ait un impact négatif sur le don d’organes pour greffe.

En ce qui concerne le don du corps à la science, il s’agit là d’un geste généreux, inspiré aussi par la solidarité, et l’Église n’y est pas opposée mais, comme je l’ai dit, ce don a une moindre utilité aujourd’hui et risque d’aboutir à une utilisation commerciale, pour le profit, difficilement contrôlable, qui n’était certes pas dans l’intention du donneur.

 

Existe-t-il une limite dans le temps à la conservation des corps donnés à la science ?

Dans le principe, si les corps sont conservés dans le formol, après une préparation correcte, ils peuvent se conserver sans dommage plusieurs années. Cependant il y a tout de même une dégradation progressive des corps ainsi conservés, en particulier par déshydratation et putréfactions des organes et tissus profonds mal formolisés, qui fait qu’ils ne sont pratiquement plus utilisables pour les dissections et les études après quelques années de conservation (en principe trois ans, au maximum cinq ans) sauf si le formol a été injecté dans le système vasculaire. L’Église demande que, dans ces conditions, les corps qui ne peuvent plus être utilisés reçoivent une sépulture décente (ce qui peut être une incinération avec conservation d’urne dans un lieu spécifique) et que les tissus et organes prélevés soient incinérés de façon spécifique, sans les mêler aux détritus de laboratoire. Or cela n’est pas toujours respecté, dans les faits.

Les personnes qui donnent généreusement « leur corps à la science » doivent être conscientes de ce qui adviendra à leur corps, une fois utilisé. Elles ont tout à fait le droit de faire un tel don sous condition du traitement respectueux du corps ainsi donné et de ses parties, une fois achevée la période d’utilisation.

 

Quel contrôle suivra ?

En effet, il y a un problème d’absence de contrôle. Comme pour le cas des tissus prélevés ou des fausses couches survenues en milieu hospitalier qui par le passé ont souvent été mêlés, pour l’incinération, aux détritus divers des services, des mauvaises habitudes de non-respect ont été prises, sans que les responsables y voient de problèmes. L’Église de son côté a rarement élevé la voix sur ces questions. Elle aurait dû de temps en temps rappeler qu’il est incorrect de traiter des corps humains comme des corps d’animaux ou même comme des détritus hospitaliers ordinaires.

 

Vous abordez la question des fausses couches au passé, qu’est-ce qui a changé ?

Le décret n° 2008-800 du 9 janvier 2008 et l’arrêté du 20 août 2008 disposent qu’un acte d’« enfant sans vie » peut être délivré à tous les parents d’enfants mort-nés ou nés vivants mais non viables, à l’exclusion des fausses couches précoces et des interruptions volontaires de grossesse. Lorsqu’il y a avortement spontané d’un fœtus, en milieu hospitalier, les parents peuvent demander à recevoir le corps pour l’inhumer, et lui donner un nom inscrit sur le registre d’État civil. C’est une nouvelle loi importante à connaître.

 

Le cardinal Ratzinger était donneur d’organe jusqu’à son élection comme pape. Après quoi il a dû rendre sa carte, son corps appartenant dès lors à l’Église. D’où vient cette particularité ?

Les papes doivent être enterrés à Rome sous la basilique Saint Pierre, de sorte que leurs corps soient à l’abri de toute atteinte. Ils ne seront bien sûr considérés comme saint que s’ils sont canonisés. En attendant, parce qu’ils ont exercé la plus grande fonction, leurs corps doivent être entourés d’un respect spécifique. Il en est de même pour les archevêques qui sont enterrés dans des édifices religieux.

 

Quelle place occupent les reliques dans la volonté d’inhumer les corps plutôt que de les incinérer ?

Les reliques sont entrées en ligne de compte générale puisque cela a toujours été une habitude dans l’Église de conserver avec dévotions les corps. Cette habitude a commencé avec les corps des martyrs et leur condivision par les fidèles. Bien entendu il n’est pas question d’adorer un corps mais, au travers de ce corps, nous rendons grâce à Dieu de lui avoir permis de témoigner de sa foi. Au-delà des martyrs, c’est après la béatification que, du corps, peuvent être tirées des reliques, pour la foi des fidèles. Un corps ne doit pas être réduit en morceaux en dehors de ces cas.

La question s’est posée lors de croisades où les chevaliers voulaient que leurs corps soient rapatriés chez eux, de Terre sainte. Cet acheminement posait des problèmes de transport. Une habitude avait été prise de réduire le corps, par démembrement ou en le faisant bouillir. L’Église est intervenue pour rappeler que cette procédure n’était pas acceptable. Le corps ne doit pas être démembré pour un motif futile, il y va de son respect.

 

Quelle place occupe notre corps dans la résurrection ?

Dans l’enseignement de l’Église sur le corps des défunts, la résurrection occupe une place importante. Certains se trompent en pensant que le corps doit être parfaitement conservé parce qu’il va ressusciter. Saint Paul nous a dit très clairement que le corps est comme un grain de blé qui doit mourir en terre pour ressusciter. Il parle de « corps animal » qui doit ressusciter « corps spirituel ». Ainsi, que vous soyez mort mangé par un requin ou pulvérisé lors d’une explosion atomique, cela n’a aucune importance pour la résurrection.

Ceci dit, le corps a été créé pour être dans une unité indissociable avec l’âme, la « personne humaine » dès le début de la vie humaine. Ce corps reste d’une certaine façon attaché à la personne, après la mort. De plus, ce corps a reçu les sacrements, a vécu une vie chrétienne. À cause de cela il mérite respect.

 

Qu’en est-il du corps des non-baptisés ?

La personne est sacrée, qu’elle soit athée, musulmane, chrétienne, etc. Elle a été créée et voulue par Dieu. Le corps de toute personne, quelle que soit sa religion ou ses idées, doit être respecté. Le corps du pire des criminels doit également être respecté. Et cela que ce corps ait reçu ou non les sacrements de la vie chrétienne.

 

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