Au quotidien-n°1 (Revue de presse du confinement)

Rédigé par la rédaction le dans Politique/Société

Au quotidien-n°1 (Revue de presse du confinement)

Dans le Figaro de ce jour (lundi  23 mars), l’ancien ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine livre une analyse intéressante des conséquences probables de la crise vécue en raison de l’épidémie de Covid-19 :

 

Cette crise globale, sans précédent depuis les guerres, révèle ou confirme qu’il n’existe pas encore de réelle communauté internationale ou qu’elle n’est pas préparée à faire face à une pandémie mondiale. Bill Gates et des stratèges militaires le disent depuis Ebola. Et on savait déjà que la mondialisation a été essentiellement, jusqu’ici, ces dernières décennies, une déréglementation financière et une localisation des productions industrielles là où les coûts salariaux étaient les plus faibles, en Chine, et dans les autres pays émergents (la fameuse «chaîne de valeur»), à l’exclusion de toute autre considération. On redécouvre que les dépendances stratégiques que cela a généré ont été jugées secondaires. On voit qu’il n’y a pas de système multilatéral (ONU, OMS, G7, G20…) suffisamment opérationnel. Et on a la confirmation que l’Union européenne, le marché unique, et la politique de la concurrence ont été conçues pour un monde sans tragédie. Par ailleurs, les mouvements de population sont devenus permanents, massifs et problématiques. On le savait mais là, c’est éclatant.

(…)

Beaucoup de ces aveuglements, exagérations, dérives devraient être remis en cause. Même si certains vont essayer de l’empêcher. Cela concerne évidemment, l’idée de la mondialisation heureuse qui avait déjà du plomb dans l’aile. Heureuse? Elle l’a été, un certain temps, selon la formule, pour les pauvres des pays pauvres et pour les riches des pays riches. Jusqu’à ce que la déception des classes populaires et moyennes des pays développés se mue en frustration et en populisme. Mais au-delà, n’est-ce pas tout un mode de vie insouciant, hédoniste, individualiste et festif, qui semble devenu le premier des droits de l’homme (bien avant, pour certains, la liberté de la presse) et qui est mis en cause? Ce mode de vie se traduit, pour tout ou partie de l’humanité, par une mobilité permanente sans limite ni entraves, type mouvement brownien. Ajouté aux voyages économiques incessants et au tourisme de masse (1,4 milliard de touristes en 2019), cela donne 4 milliards de passagers aériens en 2017, 8 milliards «espérés» en 2035 (avant la pandémie)!

Il faudrait également remettre en cause aussi «l’économie casino» financièrement sans borne (ce qu’Obama avait commencé à faire et que Trump a détruit) et ces «chaînes de valeur», qui ne tiennent aucun compte des coûts écologiques externalisés. Si on ne s’aveugle pas délibérément, tout cela ne remet pas seulement en cause un mode de vie mais toute une civilisation. La nôtre, sauf parade absolue. C’est vertigineux.

 

C’est également dans le Figaro que l’écrivain voyageur, Sylvain Tesson s’est exprimé le 19 mars. Et, lui aussi remet en cause la mondialisation :

 

Un nouveau dogme s’institue: tout doit fluctuer, se mêler sans répit, sans entraves, donc sans frontières. Dieu est mouvement. Circuler est bon. Demeurer est mal. Plus rien ne doit se prétendre de quelque part puisque tout peut être de partout. Qui s’opposera intellectuellement à la religion du flux est un chien. Le mur devient la forme du mal. Haro sur le muret! Dans le monde de l’entreprise, il disparaît (règne de l’open space). En l’homme, il s’efface (règne de la transparence). Dans la nature, il est mal vu (règne alchimique de la transmutation des genres). Les masses décloisonnées s’ébranlent. Le baril de pétrole coûte le prix de quatre paquets de cigarettes. La circulation permanente du genre humain est tantôt une farce: le tourisme global (je m’inclus dans l’armée des pitres). Et tantôt une tragédie (les mouvements de réfugiés). Une OPA dans l’ordre de l’esprit est réalisée: si vous ne considérez pas ce qui circule comme le parachèvement de la destinée humaine vous êtes un plouc. Et puis soudain, grain de sable dans le rouage. Ce grain s’appelle virus. Il n’est pas très puissant, mais comme les portes sont ouvertes, il circule, tirant sa force du courant d’air. Le danger de sa propagation est supérieur à sa nocivité. Dans une brousse oubliée, on n’en parlerait pas. Dans une Europe des quatre vents, c’est le cataclysme sociopolitique. Comme le touriste, le containeur, les informations, le globish ou les idées, il se répand. Il est comme le tweet: toxique et rapide. La mondialisation devait être heureuse. Elle est une dame aux camélias: infectée.

L’humanité réagit très vite. Marche arrière toute! Il faut se confiner! Un nouveau mot d’ordre vient conclure brutalement le cycle global. C’est une injonction stupéfiante car sa simple énonciation incarne ce que l’époque combattait jusqu’alors, et le fait de prononcer ces mots avant leur édiction officielle faisait de vous un infréquentable: «Restez chez vous!» La mondialisation aura été le mouvement d’organisation planétaire menant en trois décennies des confins au confinement. Du «No borders» au «Restez chez vous». Il est probable que la «globalisation absolue» n’était pas une bonne option. L’événement majeur de cette crise de la quarantaine sera la manière dont les hommes reconsidéreront l’option choisie, une fois calmé le «pangolingate».

 

Correspondance européenne (n°380) rappelle l’action de saint Charles Borromé, grand artisan de la contre-réforme, dans la lutte contre l’épidémie de peste à Milan :

Saint Charles était convaincu que l’épidémie était « un fléau envoyé du ciel » pour punir les péchés du peuple. Convaincu également qu’il fallait pour affronter ce fléau recourir à des moyens spirituels: la prière et la pénitence. Il reprocha aux autorités civiles de faire confiance aux moyens humains plutôt qu’aux moyens divins. « N’avaient-ils pas interdit toutes les réunions religieuses, toutes les processions au moment du Jubilé ? Pour lui, – il en était convaincu -, c’étaient bien là les causes du châtiment » (Chanoine Charles Sylvain, Histoire de Saint Charles Borromée, Desclée de Brouwer, Lille 1884, vol. II, p. 135). Les magistrats qui gouvernaient la ville continuaient de s’opposer aux cérémonies publiques, de peur que le rassemblement de personnes ne propage la contagion. Mais, – comme le raconte un autre biographe -, saint Charles, « qui était guidé par l’Esprit de Dieu » parvint à les convaincre en donnant plusieurs exemples, dont celui de saint Grégoire le Grand qui avait stoppé la peste qui ravageait Rome en 590 (Giussano, op. cit., p. 266).

La peste se propageant, l’archevêque ordonna alors trois processions générales qui se dérouleraient à Milan les 3, 5 et 6 octobre, « afin d’apaiser la colère de Dieu ». Le premier jour, le saint, bien que l’on ne fût pas en temps du Carême, imposa les cendres sur la tête des milliers de personnes rassemblées, appelant à la pénitence. Après la cérémonie, le cortège se rendit à la basilique de Saint Ambroise. Saint Charles se plaça lui-même à la tête du peuple, vêtu de la chape écarlate, avec un capuchon, pieds nus, la corde du pénitent autour du cou et portant dans ses bras une grande croix. Arrivé à la basilique, il prêcha sur la Première Lamentation du prophète Jérémie : Quomodo sedet sola civitas plena populo, déclarant que les péchés du peuple avaient provoqué la juste indignation de Dieu.
La deuxième procession, toujours dirigée par le cardinal, se dirigea vers la basilique de San Lorenzo Maggiore. Dans son sermon, saint Charles appliqua à la ville de Milan le songe de Nabuchodonosor, dont parle le prophète Daniel « montrant que la vengeance de Dieu s’était abattue sur elle » (Giussano, Vita di San Carlo Borromeo, p. 267).

La procession du troisième jour se rendit du Duomo à la basilique de Santa Maria près de San Celso. Saint Charles portait dans ses mains la relique du Saint Clou de Notre-Seigneur, offert par l’empereur Théodose à saint Ambroise au Vème siècle. Il clôtura la cérémonie par un sermon intitulé : Peccatum peccavit Jérusalem (Jérémie 1,8).

La peste ne montrait aucun signe de diminution et Milan semblait dépeuplée, car un tiers des citoyens avaient perdu la vie ; et les autres étaient en quarantaine ou n’osaient pas quitter leurs pénates. L’archevêque ordonna alors qu’une vingtaine de colonnes de pierre surmontées d’une croix soient érigées sur les places principales et les carrefours de la ville afin de permettre aux habitants de chaque quartier de participer aux messes et aux prières publiques en regardant par la fenêtre de leur maison.

L’un des protecteurs de Milan était saint Sébastien, le martyr auquel les Romains avaient recouru lors de la peste de l’année 672. Saint Charles proposa aux magistrats de Milan de reconstruire le sanctuaire qui lui était dédié, tombé en ruine, et d’y célébrer dix ans de suite une célébration solennelle en son honneur.

Enfin, en juillet 1577, la peste s’arrêta et en septembre fut posée la première pierre du temple civique de Saint Sébastien. C’est là que, le 20 janvier de chaque année une messe est encore célébrée de nos jours pour commémorer la fin du fléau.
La peste de Milan de 1576 fut ce que le sac des Landsknechts avait été pour Rome cinquante ans plus tôt : une punition, mais également une occasion de purification et de conversion.

 

 

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