Adieu à André Clément, premier doyen de l’IPC :
l'héritage de Charles De Koninck maintenu et transmis

Rédigé par Philippe Maxence le dans Culture

Adieu à André Clément, premier doyen de l’IPC : <br> l'héritage de Charles De Koninck maintenu et transmis

Alors que l’IPC (Institut de philosophie comparée, aujourd’hui Facultés libres de philosophie et de psychologie), qu’il a contribué à fonder, fête cette année son cinquantenaire, André Clément a rendu son âme à Dieu ce vendredi 27 mars.

 

Né le 15 avril 1930, frère de Marcel Clément, écrivain, philosophe et directeur de L’Homme Nouveau, André Clément fut à l’origine de l’Institut de philosophie comparée (IPC), fondée en 1969 pour répondre à la révolution en cours dans l’université catholique de l’époque.

À la demande de son frère et d’Aimé Aubert, alors à la tête de l’Association de parents pour l’enseignement supérieur libre (APPESL), il lui avait été proposé de prendre la tête du tout nouvel institut de philosophie. Pour l’Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, André Clément venait de mettre sur pied le Collège des Métiers dont il avait été le premier directeur. On peut donc se demander pourquoi le choix de diriger un institut de philosophie s’était porté sur lui alors qu’il travaillait jusque là dans le domaine de la formation professionnelle.

À l’ombre de Marthe Robin

Si sa proximité, familiale et intellectuelle, avec son frère explique en partie ce choix, elle n’est cependant pas la seule raison. Certes, entre 1955 et 1962, André Clément avait travaillé à la tête du Centre français de sociologie, créé par son frère et Gustave Thibon, dans la Drôme. Mais il faut revenir plus en arrière pour saisir le lien avec la philosophie. C’est sur les conseils de Marthe Robin, qu’André Clément partit en 1949 au Canada pour suivre des études de philosophie à l’Université Laval de Québec.

La destination n’avait rien d’évident, même si Marcel Clément (ci-contre en photo avec son frère André à Québec), à l’époque, enseignait et vivait au Canada. Mais leur père ne voyait pas d’un bon œil la vocation à la philosophie de son deuxième fils. Malgré tout, celui-ci s’était inscrit en France pour une licence dans cette discipline. À l'instigation de son frère aîné, André fit également une retraite à Châteauneuf-de-Galaure du 11 au 17 juillet 1949. De là, il écrivait à Marcel Clément, le 12 juillet 1949 pour lui annoncer que le Père Finet, le cofondateur des Foyers de Charité, l'encourageait à poursuivre ses études au Canada. Le surlendemain, dans une deuxième lettre, il précisait :

Marthe Robin « a beaucoup parlé, m’a posé des questions nombreuses. Sa voix était forte, claire, rapide, douce. Je lui ai un peu tout expliqué… En ce qui me concerne elle m’a, un peu diversement, dit la même chose que le Père Finet : la main de Dieu. »

Poursuivant tout le cycle des études en philosophie, André Clément soutiendra sa thèse de doctorat en philosophie en 1954 sur La Conception du hasard chez Lévy-Bruhl et la critique qu'en fit Bergson.

L’Université Laval

Mais, pourquoi l’Université Laval ? En 1994, André Clément écrira à ce sujet :

« L’essor de la Faculté de Philosophie qui nous a portés est issu du renouveau opéré dans les années 1941-1942, sous l’impulsion de Monseigneur Louis-Marie-Alphonse Parent, alors doyen de la Faculté, qui, à cette époque, avait décidé de faire venir certains professeurs d’Europe. S’étaient alors présentés Jacques de Montléon de l’Institut Catholique de Paris et Charles De Koninck de l’université française de Louvain. Et tandis que le premier partageait son temps entre la France et le Canada, le second avait fini par s’installer définitivement à Québec. Aussi est-ce à lui que nous devons le plus. (…) À côté de ce maître, il convient de ne pas oublier Monseigneur Maurice Dionne (1910-1980) et l’abbé Jasmin Boulay : Québécois l’un et l’autre, ils constituaient avec Charles De Koninck une clef de voûte intellectuelle qui comblaient leurs étudiants. Maurice Dionne fut l’un des plus grands commentateurs, en son temps, de L’Organon, la logique, fondée par Aristote. Quant à Jasmin Boulay, il avait tout lu et tout retenu. Et dans l’ordre ! Sa science était aussi l’une des colonnes de ce temple de la sagesse qu’était la Faculté. »

Un apport humble mais déterminant

Disciples d’Aristote et de saint Thomas d’Aquin, les maîtres de la Faculté de philosophie de l’Université Laval à Québec ont transmis à André Clément non seulement la soif de la sagesse, mais une approche respectueuse de l’ordre de l’intelligence humaine dans l’apprentissage de la philosophie, dans cette recherche de la sagesse. À son tour, André Clément a pu relayer la fécondité de ce même héritage en France alors qu’il allait disparaître peu à peu de son lieu d’origine. Dans le livre-album qu’il a consacré à son frère en 2017, André Clément écrit :

« C’est parce que, disciples de Charles De Koninck (photo) et de Mgr Maurice Dionne, nous avons eu, mon frère et moi, la chance de recevoir les clés nécessaires pour entrer dans la pensée et surtout la méthode de Thomas que, de Québec, nous avons souhaité qu’un jour, une Faculté universitaire vît le jour en France pour mettre ce trésor – œuvre et méthode de Thomas d’Aquin – à disposition des étudiants et de leurs parents qui souhaiteraient ainsi recevoir, en ce domaine, une formation exemplaire et exigeante. »

Dans un article (Essai sur l’architectonisme du savoir), publié en 1973 dans la revue Itinéraires de Jean Madiran, André Clément développait cet apport et montrait ainsi indirectement la spécificité de l’enseignement à l’IPC :

« De cette philosophie comparée au réel, dont nous devons à la lettre et à l’esprit d’Aristote, de Thomas d’Aquin et de leurs commentateurs une introduction fort actuelle, nous retiendrons trois principes constitutifs de l’ordre architectonique du savoir :

– le réel est mesure de l’intelligence,

– chaque discipline possède un mode qui lui est propre,

– l’intelligence du maître doit être proportionnée à l’intelligence du disciple. »

Plus loin, il précise encore :

« En premier lieu la distinction des méthodes ou modes de procéder permet la croissance de ce qu’Aristote appelle l’intelligence bien ordonnée. En effet, l’intelligence bien ordonnée procède selon le mode qu’il faut, au regard de la matière qu’elle aborde. C’est déjà une garantie qui lui permet d’arriver à la vérité. En second lieu une intelligence bien ordonnée ne demande pas à ce qui a moins de nécessité d’engendrer une aussi grande certitude que ce qui en a le plus. Or, qu’est-ce qui a le plus de nécessité, Dieu ou la nature, Dieu ou la projection que l’intelligence de l’homme fait d’elle-même sur les phénomènes, etc.

Il est donc manifeste que parce que l’habitus de la méthode dispose l’intelligence à recevoir du réel, tel qu’il se présente médiatement à l’intelligence de celui qui le connaît, le suc qu’il contient, cet habitus dispose en même temps l’intelligence à recevoir la Parole de Dieu. Il prédispose la raison à se présenter au-devant de cette Parole par un discours qui est le sien tout en concevant les limites nécessaires de sa méthode et l’infirmité de sa puissance. L’habitus du mode dispose l’intelligence à cette humilité devant le réel. Lorsqu’il est absent ou inadéquat, il constitue l’obstacle le plus grand aux discours philosophique et théologique. »

Plus que d’une tradition conservée, André Clément aura été celui qui a transmis en France le goût du travail en philosophie, respectueux du réel, des modes de procéder, permettant aux intelligences, non pas d’abord de briller mais d’être bien ordonnées à la vérité. Il l’a fait en serviteur de la sagesse et de Dieu, en fils de l’Église, souffrant de la crise traversée par celle-ci au XXe et en ce début du XXIe siècle, mais gardant au cœur celle que Péguy appelait la « petite fille espérance ». Homme de conviction et de caractère, il n’a pas eu la prétention de laisser derrière lui des disciples, mais des hommes libres qui, ayant reçu la même formation, ont poursuivi leur propre quête dans le service de Dieu et de la vérité. On les retrouve aujourd’hui à tant d’endroits qu’il est difficile de les nommer tous. Bien sûr, après bien des crises et des difficultés, l’IPC continue dans cette voie.

À son épouse et à ses enfants, particulièrement à notre ami François-Xavier Clément, double héritier de son père et de son oncle, Marcel Clément, L’Homme Nouveau présente l’assurance de ses prières pour le repos de l’âme de celui qui a marqué notre jeunesse, dans l’assurance de la résurrection, en nous confiant tous à Notre-Dame de la sainte espérance.

 

Œuvres écrites d’André Clément

Esquisse inédite d’une autobiographie (Marcel Clément) Vie et œuvre par André Clément, éditions de L’Homme Nouveau, 2017

 

 

 

 

– La Sagesse de Thomas d’Aquin, NEL, 1983

 

 

– Actualité de la philosophie, Actes du congrès de la Faculté libre de philosophie comparée 13-14 octobre 1989, NEL, 1989

 

Plusieurs articles dans les Cahiers de l’IPC et dans diverses publications.

André Clément fut le directeur de la collection « Docteur Angélique » aux Nouvelles Editions Latines.

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