Dom Guéranger et le chant liturgique

Rédigé par un moine le dans Religion

Dom Guéranger et le chant liturgique

Il ne faut pas dire que du mal de la Grande Révolution, mais il est évident qu’elle fut l’occasion d’une profonde cassure,mettant en péril le paysage ecclésial. Les fractures de celui-ci, sous l’angle de la vie de foi, ont pulvérisé la confiance mutuelle entre chrétiens (aux dépens du una voce dicentes de la Préface de la messe), aux dépens également de la confiance en Dieu (avec le jansénisme récurrent). La faute à qui ? L’héritage chrétien avait été mal transmis lors des siècles précédents, surtout du fait de ce que l’on nomme la « Renaissance », trop liée à la rupture protestante.

Dom Guéranger adolescent fut bonapartiste, bercé par les victoires enivrantes du temps. Mais très tôt, il eût l’intuition que, très profondément, la prière était la première urgence avant de penser à reconstruire quoi que ce soit dans la sagesse de la foi (la « doctrine sociale de l’Église » passant après la prière). C’est bien ce qui sous-tend le début de son Année Liturgique, dans une préface ciselée et très réfléchie. Prière, Église, chant y forment une trilogie insécable. À mon avis, le Concile ne se comprend bien qu’ainsi résumé sur cette trilogie que Dom Guéranger offrait en 1848 à ses lecteurs. Je le cite largement :

« La prière est pour l’homme le premier des biens. Elle est sa lumière, sa nourriture, sa vie même, puisqu’elle le met en rapport avec Dieu, qui est lumière (Jn. 8,12), nourriture (Jn. 6,35) et vie (Jn. 14,6). Mais, de nous-mêmes, nous ne savons pas prier comme il faut (Rom.8,26 )...

Or, sur cette terre, c’est dans la sainte Église que, à cette fin, réside le divin Esprit. Il est descendu vers elle comme un souffle impétueux, en même temps qu’il apparaissait sous l’emblème expressif de langues enflammées. Depuis lors, il fait sa demeure dans cette heureuse Épouse... De là vient que, depuis 18 siècles, elle ne se tait ni le jour, ni la nuit ; et sa voix est toujours mélodieuse, sa parole va toujours au cœur de l’Époux.

Tantôt, sous l’impression de cet Esprit qui anima le divin Psalmiste et les Prophètes, elle puise dans les Livres de l’ancien Peuple le thème de ses chants ; tantôt, fille et sœur des saints Apôtres, elle entonne les cantiques insérés aux Livres de la Nouvelle Alliance ; tantôt enfin, se souvenant qu’elle aussi a reçu la trompette et la harpe, elle donne passage à l’Esprit qui l’anime, et chante à son tour un cantique nouveau (Ps. 143) ; de cette triple source émane l’élément divin qu’on nomme la Liturgie. »

Pour Dom Guéranger, le chant liturgique puise donc à ces trois sources qui sont à la fois textes et mélodies : l’Ancien et le Nouveau Testament (deux répertoires de chants reçus), puis le chant improvisé sous l’impulsion du charisme propre à l’Église par la suite, et « de cette triple source émane l’élément divin qu’on nomme la Liturgie. »

La glossolalie antique dont parlait saint Paul avait donné l’incipit, l’intonation. Elle se poursuit toujours, mais canalisée et organisée au long des siècles, et c’est elle qui ne cesse de féconder la musica sacra. Elle ne se lasse pas de l’adapter au déroulement du temps, appuyé sur ce big-bang originel. N’est-ce pas là rejoindre le Concile qui souligne d’entrée de jeu que la liturgie montre l’Église « fervente dans l’action et adonnée à la contemplation » (SC 2) ? L’Opus Dei est « le sommet et la source de sa vie » (SC 10). Relisons ce qu’il dit des principes de la musique sacrée, dans la ligne de la préface de l’Année liturgique.

« La tradition musicale de l’Église universelle constitue un trésor d’une valeur inestimable qui l’emporte sur les autres arts, du fait surtout que, chant sacré lié aux paroles, il fait partie nécessaire ou intégrante de la liturgie solennelle.

Certes, le chant sacré a été exalté tant par la Sainte Écriture que par les Pères et par les Pontifes romains ; ceux-ci, à une époque récente, à la suite de saint Pie X, ont mis en lumière de façon plus précise la fonction ministérielle de la musique sacrée dans le service divin » (= partie nécessaire ou intégrante).

C’est pourquoi la musique sacrée sera d’autant plus sainte qu’elle sera en connexion plus étroite avec l’action liturgique, en donnant à la prière une expression plus agréable, en favorisant l’unanimité ou en rendant les rites sacrés plus solennels. Mais l’Église approuve toutes les formes d’art véritable, si elles sont dotées des qualités requises, et elle les admet pour le culte divin… L’action liturgique présente une forme plus noble lorsque les offices divins sont célébrés solennellement avec chant, que les ministres sacrés y interviennent et que le peuple y participe activement » (SC 112).

En 1868, vingt plus tard, au terme de sa vie, Dom Guéranger écrivait à propos du chant liturgique, de façon un peu désabusé : « Le moule classique est brisé, l’art de la composition liturgique est perdu ». « L’esprit de la liturgie » semblaità ses yeux définitivement inaccessible. C’est aussi une tentation fréquente de nos jours. En titrant ainsi leur étude sur le fait liturgique, Romano Guardini puis le Pape Ratzinger entendaient relever le défi. L’œuvre liturgique de Dom Guéranger qui a marqué son temps, reste précieuse.

Le débat actuel n’est pas si compliqué qu’on ne le pensait il y a 50 ans. La devotio moderna médiévale a fait son temps (avec des fruits incontestables), mais la liturgie a besoin de la dépasser pour retrouver le sens de la communauté priante. La devotio postmoderna ne serait finalement rien d’autre qu’une devotio neoantiqua, et c’est la voie ouverte par DomGuéranger, « d’une modernité insoupçonnée » au dire d’un liturgiste contemporain. Chez lui, compétence et modestie s’allient ensemble de façon à la fois simples et justes l’une et l’autre. La fécondité en ce domaine vient bien sûr d’abord de la Providence. Pour enjoliver sans cesse la Prière de l’Église, elle n’attend que nos pauvres efforts désillusionnés, que notre humilité, que l’évangile.

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