Le vrai visage du libéralisme républicain

Rédigé par Philippe Pichot Bravard le dans Tribune libre

Le vrai visage du libéralisme républicain

La crise engendrée par l’épidémie de coronavirus a révélé au grand jour les difficultés qui minent notre pays depuis longtemps déjà. Elle a illustré à la fois l’incapacité de l’oligarchie dirigeante à prendre les dispositions nécessaires au bien commun, mais aussi la tentation de l’Etat de restreindre de plus en plus les libertés de ses ressortissants ; elle a montré le vrai visage du libéralisme républicain.

            Incurie gouvernementale ? Si les Français ont été soumis à huit semaines d’un confinement rigoureux, c’est pour une large part parce que nos hôpitaux n’étaient pas en mesure de faire face à une crise sanitaire d’intensité médiocre : il aura suffi de cent trente mille personnes contaminées, sur soixante-sept millions d’habitants, pour que nos services hospitaliers soient saturés en Ile-de-France et dans ce grand fourre-tout territorial appelé « Grand Est ». Pourquoi ? Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy, les gestionnaires ont pris le pas sur les médecins. Ils ont, au fil des années, pour des raisons comptables, supprimé des milliers de lits d’hôpitaux, au point que notre pays ne comptait plus, au commencement de l’épidémie, que cinq mille lits de réanimations dans toute la France. Où sont passées les sommes considérables prélevées au titre de la solidarité et de la sécurité sociale ? Le ministre de la Santé, Olivier Véran, compte au rang de ceux, qui, au sein du Parlement, ont approuvé toutes les suppressions de lits décidées récemment. Ajoutons à cette misère hospitalière, la délocalisation d’une partie de notre production en Chine, au nom du dogme du libre échange, ainsi que l’incapacité du gouvernement à prendre, dès janvier, des dispositions pour constituer des réserves de masques et de tests de dépistage. 

            Une fois investis de pouvoirs renforcés, au nom d’une urgence sanitaire ratifiée une semaine plus tard par un croupion de Parlement réduit au vingtième de sa composition ordinaire, le gouvernement s’est servi de cette dictature sanitaire pour adopter des mesures gravement contraires au bien commun. Que l’on songe à la prolongation du délai d’avortement de douze à quatorze semaines, prolongation sur laquelle le gouvernement ne reviendra pas après la fin de l’épidémie. Que l’on songe à l’ordonnance du 26 mars assouplissant fortement les conditions permettant aux sociétés de téléphonie d’installer des antennes-relais, ce qui pourrait faciliter l’installation d’une 5G pourtant dangereuse pour la santé publique. 

            Que l’on songe également au spectaculaire étouffement de nos libertés imposé à une population soigneusement entretenue par le système médiatique dans la peur. Si certaines de ses mesures pouvaient être justifiées par la prudence, d’aucunes, par leur incohérence, suggéraient une volonté de brimer la population, de la dompter, de la soumettre, au terme de dix-huit mois de contestation, à une discipline sévère. Elles infantilisaient la population. Ainsi, la procédure des attestations dérogatoires, auto-délivrées par les intéressés, illustrait l’inanité de l’esprit bureaucratique qui étouffe la société française. De même, la limitation des exercices physiques à une heure par jour dans un rayon d’un kilomètre, procédure propre à la France, participait de cette volonté de brimade : en quoi était-il plus imprudent de se promener en forêt ou sur une plage, que d’emprunter le métro parisien ? Enfin, la suspension des cérémonies publiques du culte témoignait d’un esprit matérialiste et sourdement anticlérical : prêtres et fidèles catholiques comptent au rang des Français les plus disciplinés ; il eût été de leur demander que messes et adorations aient lieu dans le respect de consignes sanitaires rigoureuses, comme ce fut le cas en Pologne. A l’occasion du débat du 8 mai dernier, consacré à la prolongation de l’état d’urgence sanitaire, le gouvernement, par la voix d’Olivier Véran, aura ouvertement montré le mépris qu’il voue aux catholiques en particulier, aux croyants et aux libertés en général. Alors de Mme Emmanuelle Ménard, Mme Agnès Thill et Mme Brigitte Kuster insistaient pour défendre leurs amendements en faveur de la liberté des cultes, Olivier Véran rétorquait, agacé : « Allons-nous passé une demi-heure sur les cultes ? ». Aux yeux d’un ministre de la République, la liberté des cultes ne vaut pas une demi-heure de son précieux temps. Cette réplique montre une grave méconnaissance des exigences du bien commun : elle en dit long sur l’arrogance de l’oligarchie qui prétend nous gouverner et sur la fragilité de nos libertés publiques. A cet égard, nombreux sont ceux qui se sont émus de cette circulaire du ministère de l’éducation nationale confiant aux instituteurs le soin de censurer et de dénoncer les propos hostiles au gouvernement que les enfants tiendraient au retour du confinement : « Des enfants peuvent tenir des propos manifestement inacceptables. La référence à l’autorité de l’Etat pour permettre la protection de chaque citoyen doit alors être évoquée, sans entrer en discussion polémique. Les parents seront alertés et reçus par l’enseignant, le cas échéant accompagné d’un collègue, et la situation rapportée aux autorités de l’école ». Nous voici revenus au temps des comités de surveillance. Faut-il s’en étonner ? Censure, délation, surveillance de la population et des opinions dissidentes font partie, depuis la Révolution, des valeurs de la République...

            Ainsi cette crise nous montre le vrai visage du libéralisme républicain. Emmanuel Macron, Edouard Philippe et son équipe sont habituellement considérés comme des « libéraux progressistes ». Selon Alain Laurent, auteur de La philosophie libérale, ouvrage publié en 2002, « le plus approprié serait de parler d’un libéralisme de gauche, intellectuellement héritier de John Stuart Mill et plus récemment en France d’Aron ». Emmanuel Macron illustre « les deux faces » du libéralisme (Michéa) : le libéralisme économique et le libéralisme philosophique, ‘sociétal’. Dans le domaine économique, son libéralisme est illustré par la réforme du code du travail et par la réforme des retraites, par son attachement au libre échange et à l’ouverture des frontières, par les relations étroites qu’il entretient avec les patrons de grandes entreprises qui ont favorisé son élection, à l’instar de Bernard Arnault, d’Alain Weill ou de Patrick Drahi, et dont, en retour, il favorise les intérêts. Dans le domaine philosophique, son libéralisme est illustré par la loi de bioéthique, par son indifférence à l’égard des profanations qui se multiplient dans les églises depuis le début de l’année 2019, par son mépris à l’égard des besoins spirituels des catholiques, en un mot, par ce mélange de relativisme, de matérialisme et d’individualisme qui imprègne son discours et ses actes. Ce libéralisme républicain se distingue du libéralisme anglo-saxon en ce qu’il ne conçoit pas que la société ait une existence autonome de l’Etat. Les droits et libertés des individus ne s’exercent que dans le cadre fixé par la loi ; il n’existe pas de droit naturel découlant de la nature humaine. A ses yeux, rien n’existe hors de la loi, expression de la volonté générale.

            Ce libéralisme s’accompagne aujourd’hui d’un étouffement drastique de nos libertés, libertés que nous aurons beaucoup de mal à recouvrer dans toute leur étendue après l’épidémie. Ce libéralisme mêle aux dogmes du libre échange et de l’autonomie de la volonté, l’omniprésence d’un Etat républicain qui étouffe la vitalité de la société afin de lui imposer les transformations exigées par l’idéologie libérale. Dans Les Réflexions sur la Révolution française, Edmund Burke  nous mettait en garde sur le danger que  la Liberté abstraite, l’idéologie libérale, faisait planer sur les libertés concrètes. La situation actuelle nous confirme que le libéralisme ne repose pas sur la défense des libertés mais sur cette tyrannie de l’Argent et sur cette dictature du relativisme dont Benoît XVI dénonçait la toxicité. 



Philippe Pichot Bravard est Maître de conférences HDR à l’Université de Brest

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