Pour saluer Jeanne

Rédigé par Anne Bernet le dans Culture

Pour saluer Jeanne

Confinement oblige, les fêtes de Jeanne d’Arc n’auront pas été célébrées en cette année qui est celle du centenaire de sa canonisation. Nous avions pourtant plus que jamais besoin de sa protection, et de celle de tous nos saints, mais, face aux maux qui nous frappaient, et à ceux, pis encore, qui nous menacent, nos autorités constituées, civiles et ecclésiastiques, ont choisi de se passer du concours du Ciel. C’est un choix qu’il faudra à l’avenir assumer, ses conséquences aussi … Combien, cependant, l’exemple de Jeanne demeure aujourd’hui utile à méditer. 

Elle naît dans une France qui, depuis 1420 et la signature du Traité de Troyes, n’existe juridiquement plus, annexée à l’Angleterre par le mariage de la princesse Catherine, fille de Charles VI et d’Isabeau de Bavière avec le souverain d’Outre-Manche, Henry V. Le véritable héritier du trône, le dauphin Charles, réfugié à Bourges avec quelques féaux, règne sur un royaume réduit à quelques provinces ligériennes et un morceau d’Auvergne. Le reste est aux mains des Godons, ou des Bourguignons dont les ducs, quoique princes capétiens, sont seulement préoccupés de se tailler un État indépendant …

La guerre est partout, accompagnée de son cortège de dévastations. Charles VII est un souverain en apparence sans envergure, prêt à tout abandonner car il n’a plus un sou pour lever des troupes et que l’interminable siège d’Orléans, dont tout laisse présager qu’il s’achèvera par la prise de la ville, a fini de ruiner. 

L’Église n’en finit pas d’émerger de la crise du Grand Schisme d’Occident, qui a vu jusqu’à trois papes se disputer le trône de saint Pierre. Les clercs de l’université parisienne, qui se tiennent pour les lumières de la chrétienté, se sont vendus à l’occupant, devenant, en échange de grasses prébendes, des « Français faillis » prêts à tous les reniements et toutes les lâchetés profitables afin d’assurer leur carrière et gagner quelque bel évêché. Humainement parlant, tout est joué, et tout est perdu. La France est morte. Le Roi le sait si bien qu’il négocie déjà son passage à l’étranger.

C’est dans cette ambiance d’apocalypse que Jeanne surgit. Elle a dix-sept ans, n’a jamais quitté son village du Barrois, ne savait pas, voilà deux mois, monter à cheval, mais chevauche son destrier de guerre comme si elle n’avait fait que cela toute sa vie. Pareillement, elle en sait plus long en matière de stratégie, de sièges et de batailles que les meilleurs capitaines qui ont le double de son âge et une toute autre expérience des combats. Quand elle déboule à Chinon, où l’on a rechigné à la recevoir, c’est pour annoncer qu’elle vient de « par Messire Dieu afin de faire lever le siège devant Orléans et conduire le Roi être sacré à Reims ». Hier comme aujourd’hui, le premier réflexe est de la prendre pour une folle, au mieux pour l’une de ces illuminées qui pullulent dans une France aux abois. Mais, puisque l’on n’a strictement plus rien à perdre …

Croire à l’impossible quand tout ce qui était raisonnablement possible s’est révélé vain, s’en remettre à Dieu quand toutes les solutions humaines se sont révélées impuissantes à guérir les maux du temps, avoir, simplement, la foi, celle qui déplace les montagnes, voilà le pari que Charles VII et ses conseillers, si peu édifiants par ailleurs, tenteront, si fiant à cette fille si jeune, si lumineuse, en même temps si incroyablement sûre d’elle et de ses voix. Et, contre toute attente, ils auront raison.

Six cents ans après, l’on continue à s’interroger sur l’incroyable et tragique épopée de la Pucelle. Parce qu’inventer des contes à dormir debout est toujours plus rassurant et plus commode qu’admettre l’irruption du divin dans l’histoire des hommes et se demander quel rôle la France tient dans les plans célestes pour que l’on soit, Là-Haut, prêt à déployer pareils moyens afin de la sauver, en dépit de ses fautes, l’on a inventé mille fantaisies. Et d’abord, belle invention d’un préfet du premier Empire qui s’ennuyait et s’essaya au roman historique, que Jeanne était en réalité la fille cachée de la reine Isabeau et de son beau-frère, le duc d’Orléans, élevée loin de Paris mais préparée, pendant dix-sept ans, par sa véritable famille, au rôle de libératrice … Il y a belle lurette que les historiens ont réduit, après les avoir passées au crible, ces sottises à néant. Cela n’empêche pas Gérald Messadié, célèbre en son temps pour avoir voulu démontrer que Jésus n’était pas mort sur la croix, et que, par conséquent, Il n’était pas ressuscité, de reprendre ces vieux bobards à son actif et d’en tirer un roman, La Conspiration Jeanne d’Arc (éditions de Borée. 400 p. 19,90 €) présenté comme la démystification définitive du mythe de Jeanne. On ne s’y attardera pas, cela n’en vaut pas la peine.

À quoi bon, en effet, chercher de pauvres petits calculs humains, d’improbables complots de cour, là où Dieu seul travaille, écrivant, avec l’épopée johannique, des pages qui n’ont, selon certains commentateurs, d’égales que celles des évangiles ?

Plus humble, Pauline de Préval signe un petit livre, Jeanne d’Arc, sur la terre comme au Ciel, (Presses de la Renaissance. 215 p. 12 €) qui ne prétend faire aucune révélation mais se contente de reprendre, avec tendresse, foi et admiration, l’itinéraire d’une jeune fille qui, « à l’âge de 13 ans, vers l’heure de midi, dans le jardin de son père, du côté de l’église », entendit saint Michel lui parler de la grande souffrance qui était au royaume de France et lui enseigner comment elle devrait y remédier. Pauline de Préval n’est ni historienne ni médiéviste. Elle raconte l’histoire de Jeanne comme elle la ressent, du fond du cœur. Bouleversée comme on l’est fatalement face au plus glorieux chapitre de la Gesta Dei per Francos. Puis elle cède la parole à Jeanne elle-même, dont les mots, d’une grandeur inégalée, ne cesseront plus de retentir dans l’éternité parce qu’ils lui étaient dictés du Ciel.

En ces jours si douloureux pour les catholiques privés, depuis des semaines, sur décision de l’État et de l’Église, du Pain de Vie, regardons Jeanne, dans son cachot, abandonnée aux Anglais, victime, de la part d’ecclésiastiques, membres de cette Église militante dont elle osait contester les choix et les compromissions avec le pouvoir, d’un procès inique, privée des sacrements, et demandons-lui d’obtenir de la Trinité trop longtemps offensée que soit enfin rouvert pour nous l’accès à l’Eucharistie.

« Messire Dieu premier servi ! »

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