Au quotidien-n°61

Rédigé par la rédaction le dans Politique/Société

Au quotidien-n°61

Le vaticaniste Sandro Magister publie (9 juin) sur son blog Settimo Cielo (ici, en langue française) une analyse du professeur Pietro de Marco, philosophe et historien de formation, ancien professeur de sociologie de la religion à l’Université de Florence et à la Faculté théologie d’Italie centrale, qui relie les sanctions prises contre le fondateur de la Communauté de Boze (Italie), Enzo Bianchi, et les avancées envisagées par le Synode de l’Église en Allemagne.

Dans les aventures révolutionnaires, les formulations de la culture « critique » voient alterner – en fonction des interlocuteurs et des situations – les énoncés radicaux avec leurs grands objectifs subversifs et les énoncés circonscrits, plus ciblés, banaux à premier vue.  Ce double langage idéologique appartient également à l’opinion publique critique catholique, en ce qu’elle s’inscrit elle aussi dans la catégorie des « sociétés de pensée » révolutionnaires analysées par Augustin Cochin.  En Italie, les récentes mesures disciplinaires qui ont été prises à l’encontre de la communauté de Bose et de la personne de son fondateur Enzo Bianchi concernent justement un nœud important d’un réseau de « sociétés de pensée » catholiques et réformées, où l’oscillation communicative entre modération et radicalisme théologie et pratique courante.  Il est difficile de déterminer ce qui est sincère et ce qui est dissimulé.  Le Fr Bianchi était sensible aux critiques touchant à l’orthodoxie ; il y a quelques années, il s’était plaint d’une remarque de Sandro Magister et de ma part.  Mais de nombreux critiques, dont le regretté Antonio Livi (à qui nous devons un livre magistral contre l’effondrement néo-moderniste du langage théologique, « Vraie et fausse théologie », Rome, 2012), avaient mis en évidence les nombreuses lacunes des fondements dogmatiques du prieuré de Bose, des lacunes invisibles au plus grand nombre et donc susceptibles d’être assimilées et reproduites imprudemment. On retrouve dans de nombreuses sous-cultures catholiques d’un côté le critique-destructeur, en général un clerc ou un théologien, homme ou femme, de génération récente, qui se présente souvent comme bibliste et sans formation dogmatique, un idéologue en somme, et de l’autre une majorité, clerc et laïcs qui emploient des slogans radicaux mais visent à obtenir des résultats plus à portée de main.  De nombreux évêques également participent de cette oscillation pragmatique plutôt qu’au radicalisme des leaders subversifs. En Allemagne, il semblerait qu’il s’agisse de la quasi-totalité. Comment donc se position le nouveau président de la Conférence épiscopale allemande, l’évêque du Limbourg Georg Bätzing ? Entré en fonction tout récemment, Mgr Bätzing a immédiatement confirmé les projets réformateurs du « Synodale Weg », le chemin synodal en cours en Allemagne.  En réponse à la question : « Quel est votre vision de l’avenir proche de votre Église ? », il a exclu d’être un « homme de visions » ; le message essentiel du synode aux hommes sera que la vie est plus forte que la mort, transformant par conséquent ce que signifie être et se dire catholique, et en ce sens, lui aussi pourrait alors accepter d’être qualifié de visionnaire.  Les mots employés semblent prudents mais la « konkrete Vision » ne l’est pas. (…) En effet, l’idée est répandue en Allemagne que la conception de la Sainte Cène serait désormais identique entre protestants et catholiques.  Ce consensus ne peut s’être développé que grâce à une protestantisation pure et simple de la théologie catholique des sacrements.  Alors qu’on n’a jamais entendu que les protestants allemands auraient récupéré significativement la théologie eucharistique commune de l’Église universelle, dont ils s’excluent.  Que donc dans ce contexte objectif, comme l’a dit Mgr Bätzing, les chrétiens puissent « décider pour de bonnes raisons et selon leur conscience » de questions comme l’intercommunion, c’est là une affirmation téméraire, d’autant plus condamnable de la part d’un évêque appelé à être enseignant et non instigateur d’opinions faciles.  Ce qui est en jeu, en réalité, c’est la conception même de la pratique eucharistique, dans le sens classique du « savoir et penser ce que l’on va recevoir » ; et il faut jalousement protéger le sens catholique du sacrement, y compris en discernant les différences avec les autres confessions.

La crise épidémique a été l’occasion de mettre en avant le pouvoir de la science et des scientifiques derrière lesquels la décision politique s’est le plus souvent abritée. Mais derrière ces mots grandiloquents, sciences et scientifiques, que trouve-t-on exactement ? Le regard du philosophe Olivier Rey dans un entretien accordé au Figaro (9 juin) :

La science moderne objective le monde pour l’étudier. Les résultats qu’elle parvient à établir par cette démarche objectivante sont des vérités de fait qui, en tant que telles, ne disent rien de ce qu’il faut faire. Le philosophe David Hume, éminent représentant des «Lumières écossaises» au XVIIIe siècle, a insisté sur ce point: d’aucun «cela est» on ne peut déduire logiquement un «tu dois». Il est bien sûr indispensable, dans le champ politique, de tenir compte des enseignements de la science pour adopter des mesures adaptées aux fins poursuivies. Cela étant, la décision ne peut, par définition, jamais être du ressort de la science. Quand les gouvernements prétendent aligner leur politique sur les prescriptions de la science, ils n’assument pas la responsabilité qui leur est propre, et dissimulent leurs choix en simples conséquences de rapports d’expertise. Ou alors, ils délèguent à des experts la décision politique: dans ce cas, le débat que le politique se refuse à trancher se retrouve inévitablement parmi les experts, que la situation fait sortir de leur rôle. (…) Ce ne sont pas tellement les experts qui ont pris le pouvoir, c’est plutôt le pouvoir qui a mis en avant des experts, choisis à cet effet, pour justifier ses décisions. Trouver des experts qui, lorsque le gouvernement le jugeait bon, ont été capables d’entériner le fait que le port du masque ne servait à rien pour freiner la propagation d’une maladie dont les émissions buccales et nasales sont la première voie de transmission, il fallait quand même le faire! Faute d’avoir pris à temps les mesures qui convenaient, il ne restait plus, pour limiter les dégâts, que le confinement. Dans le manque de démocratie, les dirigeants ne sont pas seuls en cause. Imaginons que, au tout début de l’épidémie, le gouvernement ait invité les Français à confectionner des masques avec les moyens du bord, et à les porter dans les lieux publics. Aurait-il été suivi? Aujourd’hui, la plupart d’entre nous sont prêts à admettre le bien-fondé de ce genre de mesures, qui aurait permis d’éviter un confinement généralisé. Mais avant ce confinement, l’aurions-nous été? La démocratie autorise à critiquer les dirigeants (et Dieu sait s’il y a matière), elle appelle à la délibération publique, mais elle réclame aussi des comportements conformes à ce qui est collectivement décidé. Tout le monde a des progrès à faire.

 

Pour consulter nos précèdentes publications, voir :

Au quotidien n°60

Au qutodien n°59

Au quotidien n°58

Au quotidien n°57

Au quotidien n°56

Au quotidien n°55

Au quotidien n°54

Au quotidien n°53 (du numéro 24 au numéro 53)

Au quotidien n°23 (du numéro 1 au n° 23)

 

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