La fin des curés de paroisses :
L'exemple de la restructuration du diocèse de Reims

Rédigé par l'abbé Claude Barthe le dans Res Novae

La fin des curés de paroisses : <br>L'exemple de la restructuration du diocèse de Reims

Mgr Éric de Moulins-Beaufort, promu il y a près de deux ans archevêque de Reims et élu président de la Conférence des Évêques de France, a mis en œuvre une vaste réorganisation des structures de son diocèse.

 

Très ambitieuse et d’intention dynamique, cette réorganisation se situe, de fait, dans le cadre d’une réduction de la voilure dans les diocèses de France du fait de la pénurie croissante de prêtres, réduction qui s’est faite en deux étapes :

-       dans un premier temps, les paroisses ont été regroupées en plus vastes entités (à Reims, cela a eu lieu en 2003) ;

-       mais dans un deuxième temps, ces regroupements s’avérant insuffisants, car les évêques n’arrivent même plus à pourvoir en curés ces paroisses regroupées, ils confient aujourd’hui de plus en plus leur charge à des équipes de laïcs (des ÉAP, Équipes d’Animation Pastorale), en utilisant le canon 517 §2, dont on parlera plus bas.

Mgr de Moulins-Beaufort réfléchissait déjà à cette refonte du territoire ecclésiastique français quand il était auxiliaire à Paris. Il cherchait à résoudre, à l’époque, le problème du manque extrême de prêtres dans la plupart des diocèses entourant celui de Paris. L’an passé, déjà archevêque de Reims, il a donné un article à la Nouvelle Revue théologique sur ce thème : « Sacerdoce apostolique et liberté spirituelle. Face aux défis du temps, quelles ressources pour l’Église en France ? »[1].

Son projet pastoral, intitulé « En route pour la mission », est exposé dans un document téléchargeable sur le site du diocèse. On y relève des idées qu’on pourrait qualifier de reconquête missionnaire, comme l’envoi d’équipes missionnaires pour sillonner le diocèse, et aussi la reconnaissance pour la mission de l’existence et de l’importance de la vie religieuse contemplative. Mais le projet pastoral soulève aussi des questions canoniques, qui sont par le fait des questions théologiques. Il faut dire que, dans le diocèse qui lui échoit, Mgr de Moulins-Beaufort a fort à faire pour tenter de reconstruire après la politique de terre brulée de son prédécesseur, Mgr Jordan, qui avait fermé le séminaire, ruiné l’officialité, interdit l’application de Summorum Pontificum, réduit son clergé au silence, etc.

 

Les Espaces, les CAM et les CLA

Le diocèse est désormais divisé en onze « Espaces missionnaires », conçus comme des « communautés chrétiennes de proximité », chaque Espace regroupant un certain nombre de paroisses. A la tête de l’Espace, un CAM, Conseil d’Animation Missionnaire, constitué de l’équipe pastorale (au moins deux prêtres à temps plein) et d’autres baptisés (diacres, laïcs), « porte le souci de la mission et veille sur les communautés, discerne les missions itinérantes ».

Dans chaque espace, il y a un lieu… Au sein de tout Espace missionnaire, on célèbre le culte dans un « lieu eucharistique » suffisamment grand pour rassembler les fidèles venus de plusieurs paroisses, ce qui donne une idée de l’état des forces en prêtres et fidèles.

L’élément crucial, du point de vue canonique, est la disparition, non des paroisses, qui sont théoriquement maintenues, mais de leur forme traditionnelle autour d’un curé, telle que décrite par le canon 515 §1 :

« La paroisse est la communauté précise de fidèles qui est constituée d’une manière stable dans l’Église particulière, et dont la charge pastorale est confiée au curé, comme à son pasteur propre, sous l’autorité de l’Évêque diocésain ».

Dans la nouvelle organisation du diocèse, la paroisse, même si on n’y célèbre plus habituellement, reste « le cadre administratif qui permet de savoir où sont célébrés les baptêmes, les confirmations, les mariages, les funérailles », et où l’on conserve les registres de catholicité. Mais chacune est désormais régie selon les dispositions du canon 517 § 2 :

« Si, à cause de la pénurie de prêtres, l’Évêque diocésain croit devoir confier à un diacre ou à une autre personne non revêtue du caractère sacerdotal, ou encore à une communauté de personnes, une participation à l’exercice de la charge pastorale d’une paroisse, il constituera un prêtre qui, muni des pouvoirs et facultés du curé, sera le modérateur de la charge pastorale ».  

Ainsi, dans chaque paroisse du diocèse, un CLA, Conseil d’Animation paroissiale (CLA, qu’on appelle dans les autres diocèses ÉAP, Équipe d’Animation Pastorale), communauté de laïcs nommés par le prêtre responsable de l’Espace missionnaire, en « assure la "charge pastorale" ». Le CLA est soutenu par un prêtre modérateur, membre de l’équipe pastorale en responsabilité sur l’espace missionnaire.

L’agglomération de Charleville-Mézières forme, quant à elle, un unique Espace missionnaire, avec un seul CAM, sous la responsabilité d’un prêtre qui, pour le coup, reçoit la charge curiale, cependant que chaque paroisse de l’Espace est dotée d’un CLA, Conseil Local d’Animation, mais qui n’assume pas la charge pastorale, si on comprend bien.

Le cas de l’agglomération de Reims est plus complexe : elle comprend quatre Espaces animés chacun par un Conseil d’Animation inter-paroissiale, soit une sorte de super CLA, sous la responsabilité d’un prêtre qui, ici aussi, reçoit la charge curiale, l’ensemble de l’agglomération se dotant d’un CAM sous la responsabilité du vicaire général.

Ce qui fait que, sauf erreur, le diocèse ne comprend désormais plus que 5 curés (à Charleville-Mézières et Reims), pour un total de 76 paroisses, lesquelles sont donc, dans leur immense majorité, prises en charge par une équipe de laïcs assistée d’un modérateur, en vertu du canon 517 § 2.

 

Une légalité qui se discute

Or les dispositions de ce canon entendent régir un cas exceptionnel. Il est vrai que la situation qu’il évoque – « si à cause de la pénurie de prêtres... » – est devenue de facto commune dans les diocèses de France. Cependant les commentateurs du Code de Droit canonique bilingue et annoté précisent : « La mens legislatoris va dans le sens restrictif d’une situation clairement exceptionnelle »[2].

Car, on est, avec le canon 517 § 2, dans le cas de paroisses sans curés. Si la figure du prêtre modérateur reste relativement vague, il est évident qu’il n’est pas curé, sans quoi il n’y aurait pas d’innovation. Ceci ne peut qu’être exceptionnel, dans la mesure où le canon 515 § 1, évoqué plus haut, fixe comme norme ecclésiale générale que le peuple de Dieu dans un diocèse est réparti en communautés stables de fidèles, chacune confiée par l’évêque à un pasteur propre de cette portion du troupeau, le curé. C’est en vertu du même principe de charge pastorale personnelle qu’une portion de l’Eglise universelle est confiée à la charité et à la responsabilité d’un évêque, prêtre en plénitude, et non, à supposer que les vocations épiscopales fassent un jour défaut, à une équipe de laïcs assistée d’on ne sait quel évêque modérateur. Le curé, qui comme son nom l’indique, a la charge, la cura, des âmes qui lui sont confiées, est par nature le pasteur propre de cette part du troupeau diocésain.

Disons au passage qu’exposer, comme le fait « En route pour la mission », que l’équipe du CLA « assure la "charge pastorale" », est inexact : la communauté de personnes évoquée par le canon 517 § 2 a seulement « une participation à l’exercice de la charge pastorale », de laquelle charge le prêtre désigné par l’évêque est le « modérateur ». Mais, en toute hypothèse, mettre la quasi-totalité des paroisses d’un diocèse sous ce régime d’exception va contre l’intention du législateur canonique.

Le diocèse de Reims n’est pas un cas unique. Le diocèse de Saint-Dié compte aujourd’hui 17 paroisses, pour la plupart prises en charge par des équipes paroissiales, avec un modérateur, qualifié de « curé modérateur ». Cette nouvelle configuration est d’ailleurs en train de se reproduire, dans de nombreux diocèses, où tend à disparaître la figure du curé comme pasteur propre, par application de plus en plus large du canon 517 § 2. Au reste, les évêques qui organisent les diocèses de cette manière ne sont pas nécessairement des prélats « progressistes » cherchant à séculariser l’institution ecclésiastique, comme le voulait par exemple Mgr Rouet à Poitiers. Mais ils se plient à ce qui semble une nécessité.

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À la limite, il serait plus conforme à la réalité de transformer juridiquement les diocèses de France en terres de mission, avec des moyens d’organisation allégés, comme des statuts de préfecture ou d’administration apostoliques. Sauf que la France n’est pas un pays païen à christianiser, mais un pays postchrétien à rechristianiser, ce qui est tout autre chose. En fait, il y a une sorte de désespoir au fond des « projets » qui se déploient aujourd’hui dans les diocèses de notre pays, les évêques enregistrant comme un fait irrémédiable que l’Église de France aura de moins en moins de prêtres.

Mais est-ce bien certain ? Sur le seul point des vocations, la vitalité d’un certain nombre de communautés sacerdotales, très diverses au demeurant et loin d’être sans défauts (communauté Saint-Martin, communautés traditionnelles, sans parler de tels diocèses cultivant un catholicisme identitaire et nettement plus riches en personnel que les autres) indiquent que des solutions peuvent être recherchées. À vrai dire, pour être plus que la construction de quelques radeaux de sauvetage, elles devraient entrer dans des recompositions plus vastes, que l’on pourrait qualifier d’involutives, si possible d’intelligemment involutives. À la base de celles-ci serait assurément une réforme complète de la formation catéchétique du peuple chrétien, car il lui est impossible d’être missionnaire s’il n’est que pourvu, comme il l’est aujourd’hui, du bagage d’une religion inconsistante et consensuelle, autrement dit très mondaine. Pourquoi ce type de réforme-là serait devenu impensable ? L’Église, semper reformanda, ne pourrait-elle plus l’être que dans l’adéquation au monde ? Notre foi nous interdit de le croire et donc de croire que la tendance à l’effondrement est une fatalité.

 

 

 

[1] NRT 141 (2019) pp. 228-243.

[2]. Wilson et Lafleur, 2018, 4ème édition, p. 496.

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