Et vous, qui dites-vous que je suis ?

Rédigé par Anne Bernet le dans Religion

Et vous, qui dites-vous que je suis ?

Il n’y a pas si longtemps, ne s’aventurait pas n’importe qui dans le domaine du sacré, encore moins dans l’écriture d’un ouvrage sur le Christ. Rome veillait à la conformité du contenu des ouvrages avec le respect des vérités de la foi et il ne fallait pas grand-chose pour se retrouver à l’Index.

Certains en tiraient gloire, comme d’un brevet de liberté d’esprit, d’autres, authentiques chrétiens qui s’étaient permis quelques pieuses audaces, sommés de se rétracter ou de retirer leur livre des librairies, restaient parfois perplexes ou durablement blessés de la sanction ; quelques-uns se rebellaient à grand fracas contre un système jugé d’un autre temps. Aujourd’hui, l’Index n’existe plus et c’est à peine si Rome ose encore émettre une mise en garde, qui n’impressionne plus guère, contre des ouvrages dont le contenu est en opposition ouverte avec le dépôt de la foi. Cela signifie que n’importe qui peut s’emparer de la vie et des paroles de Jésus pour raconter à peu près n’importe quoi, avec la certitude que ses élucubrations ne trouveront pas de contradicteurs et n’encourront aucune condamnation. Pour peu que l’auteur jouisse d’une modeste renommée, cela se vendra, d’autant que les grands médias mettront un malin plaisir à lui apporter leur soutien et lui fournir un maximum de publicité.

Tant pis pour les dégâts spirituels opérés chez les simples, ceux dont l’éducation religieuse était lacunaire, les gens à la foi mal éclairée ou vacillante. Si l’on ne sait pas toujours le bien que peut faire un bon livre, l’on mesure assez facilement le mal que peut faire un mauvais… Jésus étant ainsi tombé « dans le domaine public », livré aux fantaisies de tout un chacun, comment s’y retrouver parmi tant d’ouvrages qui prétendent parler de Lui ? Comment, surtout, ne pas se tromper en lisant ou offrant l’un de ces titres ?

Voici, à titre d’exemples, un florilège de ce qui se publie sur le Christ, où le pire côtoie le meilleur.

Le Christ vu par celui qui s'en est éloigné

Romancier, François Taillandier a tenu à nous donner son opinion sur Jésus (Perrin. 235 p. 17 €.) Pourquoi, sachant, comme il l’admet lui-même, qu’il ne possède en ce domaine aucune lumière particulière, pas même celles de la foi ? C’est un mystère… Cela ne le dissuade pas de nous livrer sa vision du Christ, en scrutant, par exégètes et spécialistes interposés, les textes sacrés. Élevé dans la foi catholique, dont il se targue de s’être éloigné, il s’extasie de découvrir que le « vrai » Jésus n’est pas celui qu’on lui avait révélé au catéchisme, qu’en fait, on ne sait rien de bien sûr à son propos, et c’est tellement mieux ainsi ! D’ailleurs, cela n’empêche personne de continuer à croire ce que bon lui semble… Chacun est libre de s’accrocher à ses illusions !

Peu importe que cette lecture héritée de l’exégèse protestante et qui connut son heure de gloire au lendemain de Vatican II ait pris du plomb dans l’aile, d’abondance réfutée par les meilleurs exégètes catholiques, à commencer par Benoît XVI lui-même… Vulgarisée, elle s’est répandue dans le grand public, et imposée, si l’on ose dire, comme vérité d’évangile. Elle n’avait pas besoin de François Taillandier pour continuer à faire des ravages.

Le Christ "dépoussiéré"

Rédacteur en chef adjoint à la Croix, confronté au cancer qui devait prématurément l’emporter et l’obligeait à s’interroger sur sa foi, Jean Mercier s’était attaché, dans ses dernières années, à scruter la vie de Jésus et, fasciné par ce qu’il redécouvrait, en avait tiré une série de chroniques au style volontairement familier, décalé, qui voulait, tout en offrant un bref appareil critique, d’ailleurs solide et intelligent, aider ses lecteurs à voir le Christ différemment. Certains pourront s’agacer du style, des familiarités, du souci de « dépoussiérer », de faire jeune et moderne, d’un aspect « le Christianisme pour les nuls »  mais il y a, dans Le roman de Jésus (Quasar. 175 p. 12 €.), texte grand public mais catholique, une authentique démarche de foi et d’amour envers le Rédempteur dont l’auteur aura été, de l’Autre côté, récompensé.

C’est une même préoccupation de toucher un public non chrétien, indifférent, ignorant, et, en parallèle, d’amener les croyants à modifier leur regard  peut-être trop blasé sur l’évangile qui a conduit Hugues Lefèvre à écrire Le Canard en Judée, la vérité sur l’Affaire Jésus (Quasar. 172 p ; 15 €.)

Après quatre cent cinquante ans d’existence, le Canard en Judée, institution de la presse proche-orientale depuis sa fondation pendant l’Exil à Babylone,va déposer le bilan : les banques ne suivent plus et, à force de vouloir se les concilier, la rédaction a perdu son fameux mordant. Alors, puisque, de toute façon, l’arrêt de la publication est programmée, autant partir en beauté. Tel est le mot d’ordre que le rédacteur en chef, Jean petit-fils de Christian, donne à son équipe. Avant de disparaître, le Canard sortira tous les dossiers explosifs qu’il n’osait plus publier, ses journalistes iront au contact de la rue, des vraies gens, afin de connaître leurs véritables préoccupations.

Or, de quoi parle-t-on en ce moment à Jérusalem et dans toute la Judée ? D’un étrange agitateur qui met au chômage le secteur médical, concurrence déloyalement boulangers et poissonniers, et a fait décrocher le grand prix du jury de la foire aux vins à la dernière cuvée du Château Cana, dont la réputation d’ignoble picrate était pourtant bien établie. 

Il faut en avoir le cœur net : qui est cet homme ? Chargé de la préparation du dossier, le meilleur journaliste de l’équipe, Matthias, disparaît sans laisser de trace… Est-ce un coup d’Hérode, capable de tout, comme chacun sait, et qui hait le Canard, ou de la bande au Galiléen qui paraît recruter dans des milieux peu reluisants ?

L’idée de transposer les affres de la presse actuelle dans le monde de l’évangile et d’envoyer une salle de rédaction à bout de nerfs enquêter sur le Christ est assez drôle. Reste qu’il faut le prendre au second degré et ne pas vouloir y découvrir à toute force une dimension métaphysique.

Le Christ de A à Z

Le concept de dictionnaire amoureux est par définition subjectif puisqu’il s’agit de la rencontre passionnelle et passionnée d’un auteur et d’un sujet. Jean-Christian Petitfils, qui a publié un Dictionnaire amoureux de Jésus (Plon. 750 p. 25 €.) le sait bien et il a joué le jeu à fond. Si, dans sa biographie à succès de Jésus, Petitfils avait voulu conserver, par rapport à son récit, une distanciation nécessaire à sa crédibilité d’historien, ici, l’opinion du croyant l’emporte sur la froideur du chercheur.

C’est que, ainsi qu’il le dit d’emblée, pour un catholique pratiquant, le rapport au Christ, vrai Dieu et vrai homme, ne saurait être distancié. C’est tout l’être qui s’engage dans cette relation de l’âme rachetée avec son Rédempteur. On ne peut donc reprocher à Jean-Christian Petitfils de s’impliquer très personnellement dans ce texte, ni de se livrer parfois de manière assez intime. Tel est le jeu. Tout y est subjectif et revendiqué comme tel. 

Aussi n’est-on pas obligé d’adhérer, à la suite de l’auteur, et contrairement à la Tradition, à la distinction opérée par certains exégètes entre Jean, fils de Zébédée, et l’évangéliste, ou le Presbytre, supposé membre du Sanhédrin assimilé au disciple bien aimé. Ainsi n’est-on pas obligé, toujours contre la Tradition, de croire à l’amalgame de plusieurs figures féminines pour aboutir au personnage de Madeleine. Il existe là un risque de troubler  les petits et les humbles, incapables de faire la part des choses, mais il est vrai que ce n’est pas directement à eux que s’adresse ce gros livre car il y a fort à parier qu’ils peineraient à s’intéresser à la magnifique réfutation des théories de Bultmann sur la rédaction des évangiles ou au remarquable exposé sur les mérites de la musique baroque religieuse … 

Il y a des pages splendides et inspirantes dans ce Dictionnaire, de l’érudition, de la culture, de la foi, mais mieux vaut le laisser à ceux qui possèdent suffisamment de lumières religieuses pour n’être pas désorientés à sa lecture.

Le Christ fait homme

« Vrai Dieu et vrai Homme », dit la foi catholique à propos du Christ. Après s’être, dans un précédent ouvrage, interrogé sur la divinité de Jésus, le Père Sesboüé scrute, dans Jésus, voici l’Homme (Salvator ; 182 p. 19,50 €.) le mystère de cette nature humaine véritable entièrement assumée par la Seconde Personne de la Sainte Trinité. Jésus ne feignit pas d’être homme, Il le fut pour de bon, en toutes choses, excepté le péché. Sans cela, la Rédemption n’eût pas eu de sens.

Est-il possible, à travers les textes sacrés, de cerner cette humanité, assumée en sa perfection, du Christ, de tenter d’en dresser un portrait, et, partant, de comprendre, à travers elle, le plan de Dieu pour les hommes, le modèle qu’Il leur donne ?

Scrutant les évangiles, le Père Sesboüé entre, respectueusement, autant que faire se peut, dans cette réalité, met en évidence les traits de caractère, déconcertants pour tous ceux qui se sont imaginé un Jésus sulpicien et bonasse, d’un Christ capable de saintes colères, aux propos d’une violence calculée. Faisant éclater tous les cadres convenus, Jésus demeure une éternelle provocation, une pierre d’achoppement. Il fascine et dérange.

Un peu au dessus de l’ouvrage de vulgarisation grand public mais parfaitement accessible aux lecteurs dotés d’un minimum de culture religieuse, cette étude, si elle ne saurait remplacer, par exemple, l’admirable et indispensable trilogie de Benoît XVI, Jésus de Nazareth, est une bonne introduction à une étude sérieuse de la vie du Christ.

 

 

 

 

 

 

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