Tu es Petrus

Rédigé par Anne Bernet le dans Religion

Tu es Petrus

Alors qu’ils foisonnent sur saint Paul, il existe fort peu de travaux biographiques consacrés à saint Pierre. La vie du prince des apôtres comporte, il est vrai, de nombreuses zones d’ombre sur lesquelles le protestantisme, depuis Luther, s’est appuyé afin de contester le ministère pétrinien et la primauté romaine. Et pourtant, peu de figures de l’Église primitive, et même peu de saints dans la suite des temps, ont été mieux connus et plus aimés des fidèles. Cela tient sans doute à la remarquable humanité du personnage tel que nous le décrivent les évangiles et les Actes des   Apôtres. Pierre n’est pas une figure de vitrail. Il a des défauts, énormes, qui sautent aux yeux. Il est capable tour à tour des plus grands dévouements et du pire reniement, de l’enthousiasme le plus délirant, quand il marche sur les flots, et, dans la seconde suivante, du doute le plus accablant, au risque de se noyer. À sa profession de foi, dictée d’En-Haut, répond une réaction si désespérément humaine qu’elle lui vaut, de la part du Christ, la pire des rebuffades : « passe derrière moi, Satan » … Il est toujours celui qui ne sait pas se taire, qui a besoin de meubler les silences sacrés, comme sur le Thabor, en disant la première idée qui lui passe par la tête, fût-elle en décalage total avec la portée de l’événement, celui qui promet de ne jamais abandonner son Maître mais qui, deux heures plus tard, dort comme une souche pendant l’agonie du Christ. L’on pourrait continuer longtemps cette énumération, et même se demander pourquoi c’est à cet homme-là, et non à Jean, « le disciple bien aimé », le fidèle des fidèles debout au pied de la croix, que le Seigneur a choisi de confier, avec les clefs du Royaume, le soin de paître ses brebis.

Sans doute simplement parce que Pierre, avec ses côtés pathétiques de grande gueule, de vantard, de rancunier têtu, de lamentable dégonflé, mais aussi son attachement immense et maladroit à Jésus, qui le conduira quand même à finir « là où il n’aurait pas voulu aller », crucifié la tête en bas dans le cirque de Néron au Vatican, nous ressemble. C’est parce qu’il est possible de s’identifier, non sans soulagement, à ce minable, ce pauvre type soudain capable d’improbables sursauts d’héroïsme et de retours sur lui-même qui sauvent tout, qu’il est tant aimé. Il fallait que l’Église fût fondée sur cette pierre mal équarrie, instable, et cependant inébranlable, plutôt que sur les perfections johanniques.

Abbé général de l’Ordre des Cisterciens, Dom Mauro Giuseppe Lepori a longuement médité ces contrastes, ces imperfections, tout ce qui, enfin, fait de Pierre cet humain trop humain en apparence peu fait pour la mission qui l’attendait.

Simon, appelé Pierre (Le Cerf. 172 p. 18 €) se présente comme de brèves méditations, d’accès très aisé, qui vont à l’essentiel, en s’appuyant sur les paroles de Pierre à travers lesquelles il est possible de comprendre son lent cheminement, qui s’achèvera seulement sur la croix, vers la foi parfaite, le consentement assumé aux vues de Dieu sur lui. En fait, Pierre est grand parce que, trop souvent, il fut médiocre, comme nous.

Prions-le donc de nous apprendre à dépasser nos faiblesses, les illusions que nous nourrissons sur nos propres vertus et nos propres forces pour nous abandonner entièrement à Celui qui a seul les paroles de la vie éternelle.

Les dernières volontés de Pie XI était de reposer sous la basilique Saint-Pierre. À ce vœu, son successeur, Pie XII, accéda bien volontiers mais, en ce printemps 1939, alors que des équipes d’ouvriers travaillaient à cette sépulture, un coup de pioche, en révélant, sous le sanctuaire, la présence d’une nécropole romaine dans un remarquable état de conservation, allait pousser le nouveau souverain pontife à prendre l’un des paris les plus risqués de l’histoire de l’Église. 

Depuis l’an 68, date du supplice de Pierre et Paul, la Tradition affirmait que leurs corps reposaient non loin du lieu de leur exécution, et que Constantin avait élevé les basiliques qui portaient leur nom sur leurs tombeaux. Si l’on ne remettait pas en cause la présence de Paul, décapité aux Trois Fontaines à la sortie de Rome, sous San Paolo fuori le mura, il n’en allait pas de même de Pierre … Depuis la Réforme, les protestants affirmaient péremptoirement que l’on n’avait aucune preuve que Pierre fût jamais venu dans la Ville, encore moins qu’il y fût mort et enterré. Tous les ennemis de l’Église le redisaient depuis à l’envie pour mieux saper le pouvoir pontifical. Certes, il y avait bien eu, jadis, quelques prudentes campagnes de fouilles entreprises sous la basilique afin de retrouver le fameux tombeau dont on affirmait que Constantin l’avait voulu splendide et rempli de trésors, mais, à sa place supposée, l’on n’avait trouvé qu’un mausolée païen qui vantait crûment les plaisirs de la vie … L’on avait préféré mettre un terme aux recherches et taire cette fâcheuse découverte.

La mise au jour de la nécropole prouvait qu’il existait sous la basilique plus d’une sépulture et qu’au cœur de ce cimetière, enfoui peut-être sous plusieurs couches de remblais, le tombeau de Pierre attendait probablement d’être redécouvert. Cependant, en décidant de lancer un vaste chantier de recherches, dans des conditions extrêmement difficiles, et que la déclaration de guerre rendrait bientôt encore plus compliquées, Pie XII s’exposait à un double péril : déstabiliser les fondations de Saint-Pierre de Rome en creusant sous elles, au risque de voir s’écrouler la basilique, désastre impensable, ou, pis encore, ne rien trouver et devoir admettre que les privilèges de la papauté ne reposaient sur aucun fondement historique fiable. Dans les deux cas, l’Église était exposée à un cataclysme. Il y avait de quoi hésiter. Or le pape n’hésita pas : sa foi, inébranlable, lui disait que la Tradition ne mentait pas et que Pierre était véritablement là où on le vénérait depuis bientôt deux mille ans.

Tenues secrètes pendant plus d’une décennie, jusqu’au moment où l’on fut en effet certain que la tombe existait et que des ossements eussent été découverts, les fouilles du Vatican, connues sous le nom de code Projet Apôtre, constituent l’une des campagnes archéologiques les plus passionnantes, en dépit des lamentables erreurs commises par le premier directeur du projet, l’abbé Ferrua, dont les diplômes ne palliaient pas le manque d’expérience du terrain, de l’histoire. Rien n’y manque, pas même la présence des méchants Nazis menaçant le cœur du pouvoir catholique, pour  en faire un épisode des aventures d’Indiana Jones. L’écrivain américain John O’Neill le savait lorsqu’il s’est lancé dans l’écriture de La Tombe du Pêcheur (Artège. 220 p. 12 €) Hélas, le best-seller époustouflant qui devrait vous tenir en haleine jusqu’à la dernière page n’est pas au rendez-vous …

Est-ce parce que l’auteur, ainsi qu’il le confie, très malade, n’a pu conduire son projet à bout comme il le souhaitait ? Probablement mais cela ne suffit pas à expliquer l’impression de bâclage, de construction désordonnée, les innombrables à peu près et erreurs historiques plus ou moins fâcheuses qui parsèment un texte qui part dans tous les sens et dont les références viennent toutes ou presque d’Internet, où l’on sait bien que le pire se déniche plus souvent que le meilleur … Plus qu’une histoire de ces fouilles, de leur raison d’être, de leur contexte, ce livre est une biographie d’un magnat du pétrole texan, George Strake, catholique fervent qui laissa à l’Église jusqu’à son dernier dollar -on est loin de Dallas et de son « univers impitoyaaaaaable »- dont l’énorme fortune paya l’essentiel des recherches et qui ne voulut jamais que l’on sût rien de sa générosité démesurée. Il est bien normal de le dire aujourd’hui, et de lui rendre sa place dans l’histoire. Reste que tout cela, et bien d’autres fantaisies moins en lien avec le sujet du livre, finissent par faire perdre de vue cette quête obstinée de la tombe de saint Pierre, et occulter en partie l’étonnante figure de sa véritable inventrice, l’archéologue italienne Margherita Guarducci, qui, pour avoir eu raison contre l’impossible abbé Ferrua, le paya d’une invraisemblable campagne de dénigrement. Le prêtre archéologue, qui avait pris les ossements mêlés d’une femme et de plusieurs jeunes gens pour ceux du Prince des Apôtres, faute d’avoir tenu compte des témoignages épigraphiques qui l’eussent conduit droit à la bonne tombe, et qui manqua jeter à la voierie les vraies reliques pétriniennes, au lieu d’avoir l’humilité de reconnaître son erreur, préféra non seulement s’acharner sur la réputation de celle qu’il tenait pour une rivale à abattre, mais soutenir publiquement que l’on n’avait pas retrouvé le corps de Pierre et qu’il n’avait sans doute jamais été là.

Saper les fondements de l’Église pour ne pas avoir tort, c’est pousser loin l’orgueil professionnel  !

 

 

 

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